Je suis un carré musulman

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Une vue sur le carre musulman vandalisé le samedi 14 octobre 2017 au cimetière du Bois-de-Vaux a Lausanne. © KEYSTONE/Jean-Christophe Bott

Je suis un carré musulman

19 octobre 2017
Chronique
Le théologien Olivier Bauer revient sur la profanation du carré musulman de Lausanne qui se trouve au cimetière de Bois-de-Vaux. Il en profite pour s'interroger sur son indignation sélective.

Samedi matin, je découvre dans le quotidien suisse 24 heures ce titre: «Déchaînement de hargne sur le carré musulman de Lausanne». Je lis seulement le titre, pas l’article. Je me dis: «C’est triste». Et c’est tout. Je passe à autre chose. Il faut dire que samedi, c’est le jour du marché; et puis je dois préparer ma crème de marrons vanillée avec les châtaignes de l’Université de Lausanne; et puis je dois terminer mon culte pour dimanche matin; et puis je dois tout le reste.

Dimanche, je célèbre le culte dans une paroisse lausannoise de l’Église réformée évangélique du canton de Vaud. Comme je l’avais prévu. Sans même penser faire allusion à la profanation du carré musulman du cimetière de Lausanne. Sans même prier pour celles et ceux qui ont souffert de ces gestes. Je rentre à la maison. Le Matin Dimanche consacre une brève à l’événement. Rubrique «faits divers». Je ne le lis pas non plus. Vers midi, le téléphone sonne. Philippe Randrianarimanana, journaliste à TV5 Monde, me demande ce qui se passe à Lausanne. J’y habite, je passe tous les jours devant le cimetière. Il travaille à Paris, mais il en sait plus que moi. Sur le geste, sur le contexte. Il a fait des recherches. Il m’apprend qu’il y a 22 tombes dans le carré musulman. Nous convenons que ce n’est pas beaucoup. Nous discutons un peu. Je ne peux pas l’aider. Je ne sais rien. Ou presque. Je peux seulement lui indiquer deux personnes qui pourraient lui en dire plus. Nous raccrochons. Et je me demande pourquoi cet événement n’a pas retenu mon attention. Indignation sélective? Je gazouille un message qui n’a pas beaucoup d’impact, sauf auprès de @_randri et de @SergeCarrel.

Lundi après-midi, je m’informe enfin. Je réalise que Lausanne s’est indigné. Plus que je ne le pensais. Un peu plus. C’était écrit dans 24 heures: Pascal Gemperli de l’Union vaudoise des associations musulmanes oscille «entre tristesse, incompréhension et colère», le mouvement SolidaritéS appelle à la mobilisation, la ville de Lausanne va contacter personnellement «les familles dont les concessions ont été touchées». J’aurais dû lire l’article.

Lundi soir, je me demande pourquoi il m’aura fallu deux jours et une sollicitation extérieure pour réagir à un acte aussi méchant. J’émets quelques hypothèses :

  • Si j’écrivais que ma vie est bien assez remplie avec mes propres soucis, ce serait une excuse honteuse.
  • Si j’écrivais que je me soucie plus des vivant·es que des mort·es, ce serait à la fois une vérité et un alibi.
  • Si j’écrivais que je me soucie moins des musulman·es que d’autres communautés, ce serait rassurant, mais inexact.

Si j’étais honnête, j’admettrais que je ne suis pas aussi sensible à l’injustice que je le pense, que mon empathie avec celles et ceux qui souffrent est bien moins réelle que je le crois. Je n’en suis pas fier, mais je reconnais que je suis aussi comme ça.

Pour montrer mon indignation, même tardive, je crée ce carré vert (couleur de l’islam), avec ce petit carré vert et blanc (couleur du canton de Vaud) et ce slogan en signe de solidarité : «Je suis un carré musulman». Je le gazouille. Sans qu’il ait un quelconque impact.

Cette situation me rappelle mon sentiment mitigé après les attentats de Paris. Quand celles et ceux qui poursuivaient le cours de leur vie se justifiaient en affirmant qu’ils faisaient de la résistance. Je n’ai entendu personne dire simplement, lâchement, mais honnêtement: «C’est triste, mais la vie continue.»