Peurs enfantines, peurs ancestrales

La danse des morts, photo AdR 2020
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Spreuerbrücke, Lucerne, 1408
La danse des morts, photo AdR 2020

Peurs enfantines, peurs ancestrales

8 juin 2020

Qui a peut de l'homme noir? Ou, à l'ère du politiquement correct, qui a peur de l'épervier?

"Pas moi, pas moi!!" La plupart d'entre nous se remémorent aisément ce jeu d'enfants et ses bruyants cris "Pas moi, pas moi!!" - au final, tous sont touchés, passé dans l'autre camp. Contaminés pourrait-on dire.

Qui a peur du Corona? "Pas moi, pas moi!!" avons-nous pu entendre de divers côtés. Puis la peur a contaminé, à chaque 19:30, à chaque affiche rouge. La peur, non pas du virus, mais la peur de la mort, de la souffrance, de la maladie - ces peurs qui restent tuent dans nos quotidiens. Chacun préférerait ne pas y être confronté, et toute notre société tente de vivre comme si elles n'existaient pas. Et soudain, voici que les pages d'annonces mortuaires se sont allongées, que le nombre de personnes aux soins intensifs a cru, que chacun connait quelqu'un qui connaît...

Mais avant, honnêtement? Qui ne connaissait pas une personne qui a traversé une maladie grave, un accident, qui en porte les traces physiques ou émotionnelles? Qui ne connaissait aucune personne  décédée trop jeune, la médecine n'ayant pas pu plus? Nous les avions oubliées, vite fait. Le collègue veuf à la suite du cancer de son épouse, le voisin endeuillé d'un enfant, le cousin qui ne s'est pas remis des séquelles d'un AVC et que nous n'avons plus revu?

Depuis les années '90, Kübler-Ross a analysé et enseigné le processus de deuil. Chacun est dès lors prié, avec ce soutien théorique, de bien vivre les étapes de son deuil.  Bien proprement dans son coin. Et si ça se complique, un passage chez le psychologue est indiqué.

Les proches, les collègues, je les ai entendu dire: "Ah il est en colère - phase de deuil normale. Laissons-le tranquille."

"Nooooon!" ai-je envie de crier. Ecoutez sa colère, partagez-là, le temps d'un café ou d'une ballade, pour l'aider à s'apaiser, à avancer. Mais cela obligera à entendre la douleur, le déchirement, l'injustice ressentie, la souffrance profonde. A rencontrer le quotidien si vide après un décès, si différent après une grave maladie. "Qui a peur de l'homme noir?" - les enfants s'élancent à sa rencontre après avoir crié "Pas moi! Pas moi!". 

"Qui a peur de la souffrance?"  Si nous osions répondre un aussi affirmatif "Pas moi!", nous pourrions aller à la rencontre. Sans cela, les expériences douloureuses ne sont plus partagées, la solitude s'amplifie, le décalage d'avec ses "proches" et ses collègues se creuse. Et pour les-dits proches et collègues, que nous sommes tous, s'immisce un décalage d'avec la réalité. Nous nous berçons de l'illusion que souffrance et mort ne font pas partie de notre quotidien, dans cette fuite consciente ou inconsciente.

Aujourd'hui fleurissent des récits divers dans les médias, des personnes narrent leur passage au travers de la maladie du CoVid-19, Pourquoi était-il si rare, précédemment, de lire, entendre, le récit d'une personne atteinte du cancer? Et encore, celui-ci est le plus audible, lent, relativement soignable, et surtout non contagieux - on le retrouve dans de nombreux films, dans certains interviews de célébrités. D'autres, plus brusques, accidentels, sont plus tabous.

A l'inverse, pourquoi ce besoin de mise en scène autour du CoVid-19? La où des drames plus graves se jouent en silence, des enfants sont orphelins, des jeunes restent paralysés après un accident, des conjoints sont pétrifiés par le suicide de leur amour....

Les mises en scène mettent à distance, les témoignages rapprochent. Et il sera nécessaire, pour réapprivoiser la réalité de la mort et de la souffrance, pour vaincre ses peurs, de partager les expériences douloureuses, de leur donner une place, de montrer de la compassion. Car pour vivre pleinement, il est nécessaire que nous répondions à "Qui a peur de la mort" un joyeux "Pas moi!" Difficile exercice, que certaines époques ont soigné plus que d'autres - ainsi ce passage symbolique sur un pont de Lucerne, où est illustrée la mort sur plus de 50 panneaux.

Alors je vous demande: "Qui a peur de la mort?" - si vous avez lu jusqu'ici, vous voilà confronté, au début de ce chemin de rencontre.