La spiritualité, un marché de choix

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La spiritualité, un marché de choix

20 août 2020

Les formes de spiritualité se développent et se diversifient. Vous pouvez choisir entre méditation de pleine conscience, offices religieux monastiques, prière, silence, mantras, jeûne, méditation biblique ou autres. L’offre est généreuse, sur internet comme dans divers lieux. Maîtres et livres ne manquent pas. Je peux trouver ce qui me convient et le vivre seul ou avec d’autres, à ma guise. L’individualisation des croyances et la perte d’influence des institutions religieuses poussent chacune, chacun, à tracer son propre chemin et à devenir son propre guide sachant mettre à profit les ressources disponibles.

La spiritualité est devenue un produit de consommation. Le client roi choisit dans la profusion de l’offre les produits qu’il désire. Il prend ce qui lui plaît, puis passe à une autre offre. Il compose son menu et ses réserves. Les prestataires de spiritualité sont vus comme des marchands qui étalent leur produit, le vantent et cherchent à gagner des parts de marché. Ils offrent techniques spirituelles et expériences religieuses.

Cette manière de vivre la spiritualité correspond à la société actuelle. Elle valorise l’individu et ses désirs, sa liberté et la diversité des offres. Elle favorise la mise sur pied d’égalité de tous les prestataires et de tous leurs produits. Elle leur propose une manière de coexister. Elle partage aussi les illusions et les impasses de cette société.

Derrière la boulimie de spiritualité se trouvent la soif d’apaisement intérieur, le besoin de repères pour orienter son existence et lui donner sens ou la recherche de reconnaissance et de liens. Le client roi devenu son maître se retrouve seul et nu devant les limites de la vie humaine. La multiplication des techniques et l’accumulation d’expériences sous tous les cieux laissent seul face à l’adversité ou au manque. L’échec s’inscrit là où la spiritualité devrait répondre. La tentation est alors d’accélérer et de diversifier encore expériences et apprentissages, ce qui ne fait qu’amplifier le problème, ou de tout rejeter.

Faire de la spiritualité un produit de consommation en fait perdre ce qui en est le cœur. Les techniques spirituelles se sont développées en lien avec des traditions religieuses qui les ont façonnées. Il est possible de les en séparer mais elles n’offrent alors plus par elles-mêmes ni repères de sens, ni contenu, ni lien à un autre. Elles ne relient à une transcendance ou à une communauté et elles ne donnent sens que vécues à l’intérieur d’une tradition, même si celle-ci n’est pas la tradition originaire de la technique utilisée. Quant à la recherche de l’expérience, elle donne souvent l’illusion que la spiritualité se vit dans l’instant or toute pratique spirituelle demande du temps et connaît des traversées de désert. La liberté intérieure n’est pas de se laisser charmer par toutes les sirènes qui chantent et de les suivre mais de savoir tenir son cap, quitte, pour un temps, à s’attacher à son mat et à boucher les oreilles de son équipage, comme Ulysse.

La vie spirituelle demande une pratique régulière, dans les deux sens du mot : une pratique récurrente et une pratique qui suit des règles, qui s’inscrit dans un cadre. Elle est une pratique rituelle. Elle me vient d’ailleurs et appartient à une tradition et à une culture. Dans les grandes traditions religieuses, elle s’apprend auprès d’un maître et met en lien avec une institution et une communauté. Cet apprentissage dans la durée crée des liens et offre une appartenance. La régularité de la pratique permet son approfondissement et son appropriation.

Dans le livre du Lévitique, les rites sacrificiels sont présentés comme donnés par le Seigneur à Moïse pour les Israélites (Lv 1 – 7). Ils sont à pratiquer dans son sanctuaire avec les prêtres fils d’Aaron. Même les pratiques privées sont prescrites ainsi. Le rite inscrit dans l’histoire du Seigneur qui libère son peuple et fait alliance. Il rend membre d’un peuple avec ses autorités et ses références. Il contribue à la constitution d’une appartenance et d’une identité. Ni les sacrifices offerts, ni la structure du sanctuaire, ni la présence de prêtres ne sont propres aux fidèles du Seigneur mais la disposition de l’ensemble et son insertion dans une histoire lui donne ses particularités et en font une source de repères et de liens.

La spiritualité peut se nourrir de pratiques venant de tradition diverses et d’expériences dans des communautés différentes. Pour répondre à la soif de reconnaissance, de liens ou de sens, elle a cependant besoin d’enracinement et d’appartenance. Elle y trouve les ressources pour s’orienter, se nourrir intérieurement et persévérer. Elle peut en recevoir une filiation spirituelle qui donne la liberté pour discerner et s’engager. Ma vie spirituelle n’est pas simplement le résultat de mes consommations individuelles mais un cheminement en lien avec des traditions et des communautés religieuses ou des groupes spirituels, un cheminement de longue durée. Il me relie et m’engage, il m’éclaire et m’oriente en donnant sens et valeur.