Quand le confinement rend visible l'invisible

Bénévole et nécessiteux le 2 mai dernier aux Vernets
i
Distribution de nourriture à Genève. Copyright Laurent Guiraud
Bénévole et nécessiteux le 2 mai dernier aux Vernets

Quand le confinement rend visible l'invisible

7 mai 2020

Restreindre ses libertés volontairement ou pas, comme durant une retraite en monastère ou durant le confinement actuel, permet de faire  remonter ce qui d'ordinaire stagne discrètement au fond de nous-même occulté par le  rythme  du quotidien et par  les systèmes d'évitement et de fuite que nous mettons en place parfois insconsciemment. Ce qui est un mécanisme individuel  pourrait bien l'être aussi  au niveau de la société.

Les médias de toute la Suisse et même le journal le Monde ont parlé de la distribution de nourriture mise en place à Genève par la Caravane de la Solidarité et diverses associations dont le Csp, distribution qui a sans doute trouvé son pic le samedi 2 mai avec 2500 personnes qui ont attendu une journée entière, dans le calme et la dignité, un sac de nourriture et de produits de première nécessité d'une valeur de 20.- pour les individus, 40.- pour les familles. Comment en est-on arrivé là dans une des dix villes les plus riches de la planète qui possède un réseau d'aide sociale très dense et globalement bien fourni ?

 

Le confinement a privé de leur revenu nombre d'indépendants, mais aussi les travailleurs au noir ou au gris, ainsi que les sans-papiers. Les clandestins hésitent  à juste titre à demander une aide sociale d'urgence, car il leur faut donner leur identité pour pouvoir en bénéficier, et cela peut leur être reproché le jour où ils font une demande de régularisation de leur statut. Il est donc possible dans notre pays de souffrir de la faim, et c'est ce qui est apparu samedi 2 mai à la patinoire des Vernets. MSF et les Hug qui ont profité de la distribution pour proposer un suivi médical de ces précarisés ont bien dû leur préciser qu'il ne leur était pas demandé de communiquer leur identité et leur adresse.

 

L'initiatrice de cette caravane de la Solidarité s'est vue interdire il y a trois semaines  la distribution de nourriture au motif de l'interdiction de manifester et de se rassembler à plus de 5 personnes. S'étant repliée sur un autre lieu et distribuant les paniers sur rendez-vous afin d'éviter les rassemblements, plainte pénale a été déposée par la police qui a saisi la remorque de l'association. Suite à diverses interpellations, c'est finalement la Ville de Genève qui a permis la distribution du 2 mai. Pour une fois, l'état d'urgence prend le pas sur les règles du confinement, et ce sera encore vrai ce samedi 9 mai.

Cette scène poignante a rendu visible ce qui d'ordinaire ne l'est pas, mais ces invisibles existent bien en dehors de cette période de confinement. Il est bien gênant d'apparaître pauvre dans un environnement riche et prospère. C'est comme un constat de honte et d'échec. Souhaitons que la crise actuelle enlève un peu de l'opprobre ressenti, et permette ainsi de mieux discerner les besoins des nécessiteux tant pour le politique que pour les associations de solidarité qui doivent sans cesse s'adapter et se réinventer. Les Eglises, de par leur réseau de proximité mais aussi de par leur poids politique, se doivent d'être attentives aux signes en général discrets du basculement de la précarité à la pauvreté.