Discuter sans chercher à convaincre

Trois girafes "discutent" devant un ciel légèrement nuageux
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S'écouter et se rencontrer quand on n'est pas d'accord...
Trois girafes "discutent" devant un ciel légèrement nuageux

Discuter sans chercher à convaincre

6 août 2020

Il y a dans nos églises multitudinistes une grande diversité d’opinions, de voix, de positions, et nous ne savons pas toujours qu’en faire. Soit on évite les sujets qui fâchent, de peur de mettre des divergences trop importantes au jour, soit les discussions virent au combat, parce qu’on est convaincu qu’il faudrait que l’autre se range à sa position. Est-ce la seule manière de vivre notre diversité ?

 

L’expérience des Rendez-vous de la pensée protestante

J’ai participé il y a quelques semaines aux Rendez-vous de la pensée protestante, organisés par une équipe de théologien.ne.s issus de différentes Eglises protestantes. Tel que je le comprends, il s’agit de réfléchir ensemble autour de questions ou de thèmes partagés et d’affiner sa pensée au contact de celle des autres. La méthode proposée pour ces rencontres est originale.

Sur le thème de l’année (en 2020 : l’autorité des Écritures pour aujourd’hui, enjeux et perspectives), plusieurs binômes rédigent chacun une prise de position. Puis les binômes sont appariés : chaque binôme lit alors le texte de l’autre et se prépare à y réagir à partir de trois questions : 1. qu’est-ce que nous comprenons de la position de l’autre binôme ? 2. où sont nos points d’accord et de désaccord ? 3. les points d’accord peuvent-ils être féconds ? Un déplacement est-il possible ?

Le jour dit, les couples de binômes s’installent devant l’assistance, et les deux textes sont discutés selon cette grille, avant d’ouvrir un temps de réaction et de question au public (qui a lu les différentes prises de position avant).

J’ai beaucoup apprécié ce mode de communication qui nous était proposé. D’abord, parce que la première étape du processus consiste à poser sa propre position (à deux quand même, ce qui suppose déjà une discussion, un déplacement) : pour aller à la rencontre de l’autre, il me faut déjà savoir qui je suis et d’où je pars ! Sans cette première étape, le risque est grand de rester à un niveau superficiel d’échange, ou de se laisser embarquer par l’autre sans pouvoir apporter grand-chose. Il s’agit ici d’apprendre à parler en je, à dire à l’autre où je suis, où j’en suis.

Mais cela ne suffit pas : il faut ensuite que l’autre puisse me dire d’où il part. C’est la seconde étape qui nous était proposé : lire attentivement la position d’un autre binôme et chercher à la comprendre ! Cela oblige à bien lire, à reformuler pour voir si j’ai bien compris, si je ne fais pas dire à l’autre ce qu’il ne dit pas. Cela oblige à aller au-delà des préjugés, des présupposés : « tiens, je ne pensais pas qu’untel, qui appartient à tel courant du protestantisme, dirait ça, ni qu’il le dirait comme cela ! »

C’est ensuite seulement qu’on peut voir si un bout de chemin est possible ensemble, étant entendu que du simple fait d’avoir écouté l’autre j’ai déjà fait moi-même un bout de chemin. C’est l’objectif des deux autres questions : établir un dialogue qui ne soit pas un dialogue de sourds, qui ne cherche pas à convaincre l’autre. Tout ce qui est demandé finalement, c’est : est-ce que les écarts peuvent être féconds, d’abord pour moi, peut-être pour nous ? Est-ce que ce que dit l’autre m’amène à approfondir ma pensée ? Est-ce que cela m’ouvre de nouvelles perspectives, des aspects de la question auxquels je n’avais pas pensé ?

Et puis, dernière étape, on ouvre la discussion plus largement. Là encore je trouve l’idée intéressante : on ne discute pas tout de suite à beaucoup, mais d’abord à 2, puis à 4, puis à plus, on élargit par étape.

 

Et en Église, comment discutons-nous ?

Si la méthode proposée aux RDVPP m’interpelle et m’intéresse, c’est qu’elle ne vise pas le consensus, ni le dépassement des différences dans une hypothétique troisième voie ne convenant à personne, mais plutôt l’émergence d’une culture du dialogue qui laisse place à la pluralité des voix et des positions sans chercher à la réduire. C’est du moins ce que j’en retiens.

Cette façon d’entrer en communication avec d’autres qui pensent différemment de moi me paraît presque relever de l’exercice spirituel : il s’agit d’exercer ma capacité d’ouverture à l’autre, d’entrer en résonance avec ce qu’il dit pour comprendre comment et pourquoi il le dit (jusqu’à un certain point), en d’autres termes, l’accueillir tel qu’il est, et pas tel que je voudrais qu’il soit, pas à condition qu’il accepte de changer en me ressemblant plus (quoi qu’on en dise, quand on espère que l’autre change, c’est souvent parce qu’il nous ressemble trop peu). N’ayons pas peur de discuter entre collègues, entre paroissiens, des sujets dont on pense qu’ils peuvent diviser. Mais faisons-le en prenant d’abord le temps de réfléchir à ce que nous disons et pourquoi nous le disons, puis prenons le temps d’écouter ce que disent les autres, et voyons les différences nous apportent quelque chose.

Une campagne de communication de mon Église dit « viens comme tu es ». Ce qui suppose que nous soyons prêt.e.s à l’accueillir tel qu’il ou elle est ! Cela passe par l’écoute, la rencontre. C’est, c’est un travail de chaque jour, que nous pouvons vivre parce que Dieu le premier nous accueille tel.le.s que nous sommes !