Les lettres de Bachar, des mots pour dire le mal

© iStock / Ugurhan Betin
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Alep en décembre 2016
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Les lettres de Bachar, des mots pour dire le mal

18 octobre 2018
Dans sa correspondance à un ami lausannois, le Syrien Bachar Alkazaz livre en un français recherché son angoisse de la guerre et son courage dans l’exil. Un échange de huit ans dont les éditions Labor et Fides ont publié un poignant recueil.

Le français est sa patrie. Au fin fond des immenses forêts silencieuses du nord de la Suède où la guerre l’a contraint à s’installer, il n’est pas un jour sans que Bachar Alkazaz lise, écrive ou rêve dans cette langue. Elle est son point de fuite, son refuge intérieur. En témoignent les emails envoyés à Philippe Baud, un prêtre de Lausanne, dont un recueil est paru en septembre. Des «Lettres de Syrie et d’exil» qui relatent en une langue poétique les tourments intérieurs d’un homme confronté à la violence et à la mort, dans une douloureuse progression.

L’horizon français

Le premier «Cher Philippe» date du 23 novembre 2010. Les deux hommes se sont rencontrés lors d’un voyage organisé et la guerre est encore bien loin. Guide touristique, Bachar Alkazaz maîtrise le français à la perfection. «J’ai découvert cette langue à l’âge de 17 ans avant de l’étudier à l’université. J’en ai immédiatement aimé toutes les sonorités, au point d’avoir écouté L’Étranger lu par Albert Camus pas moins d’une centaine de fois», raconte-t-il au téléphone. Un séjour en France lorsqu’il était adolescent lui fait entrevoir «une autre manière de vivre, où l’humain, la démocratie, tiennent toute leur place.» Des années plus tard, ce lointain Hexagone des droits de l’homme servira de boussole à sa nuit syrienne.

«Fuir le feu»

Car en avril 2011, c’est le temps du désespoir, après les premières manifestations contrées par le régime. «Je serais le plus malheureux des hommes d’apprendre qu’après tout ce qu’ils ont offert au patrimoine de l’humanité, les Syriens ne méritent pas un avenir meilleur», dit-il à Philippe Baud. Bachar Alkazaz veut rester optimiste, souligne que «regardant les malheurs des autres, je trouve le mien médiocre», mais la peur grandit chaque jour. À la fin de l’année 2011, elle «ne veut plus me lâcher une seule journée»; en février de l’année suivante, elle est «comme l’air que l’on respire chaque seconde». En mai, Bachar raconte la queue interminable pour un peu de pain, les portes des écoles qui se ferment, les armes qui se rapprochent. D’abord désemparé — «où trouver une muse moins méchante que celle que m’offre cette réalité qui commence à nous fatiguer tous» — il lâche tout d’un coup: «Philippe, il faut fuir le feu». En cette mi-octobre 2012 surgit la douleur de l’exil: «À quel mur, à quel meuble et à quel souvenir peux-tu dire adieu dans la maison à ce moment-là?»

Il est grand temps de regarder les choses en face et de savoir que ce sont les temps qui sont tordus, et non nos actes
Bachar Alkazaz

Des temps «tordus»

Le refuge jordanien sur lequel Bachar, son épouse Sawsan et leurs enfants mettent le cap ne sera que provisoire. Les autorités d’Ammann excluent les petits Syriens de l’école publique, évoquant des classes surchargées, ce qui scandalise le père. Il décide alors de tenter sa chance en Europe et mise sur la Suède. «Je rêvais bien sûr de la France, mais on m’a dit que les autorités étaient débordées au point de ne pouvoir offrir un toit aux familles. Jusqu’à aujourd’hui, je tente de soigner cette blessure d’avoir dû renoncer», dit-il au téléphone. Muni d’un faux passeport français par lequel Bachar devient Nicolas, l’exilé traverse la Turquie et la Grèce en compagnie de son fils aîné. Il n’aime pas mentir, mais ne voit aucune autre issue. «Il est grand temps de regarder les choses en face et de savoir que ce sont les temps qui sont tordus, et non nos actes», commente-t-il dans sa lettre à Philippe.

Jouer un rôle

Acceptés en avril 2014 comme réfugiés en Suède, Bachar et sa famille — son épouse et leurs cinq enfants — sont installés dans un petit village du nord du pays. La route et la guerre sont derrière eux… pas les épreuves. «L’oubli est un confort qui ne s’offre pas à tout le monde», écrit-il, racontant des nuits sans sommeil et des jours qui ressemblent à des nuits, dans «une lenteur que j’ai envie parfois de chasser avec les deux mains». Admiré pour sa persévérance — Bachar enseigne aujourd’hui le suédois aux enfants en même temps qu’il l’apprend et complète une formation de maître d’école — l’homme se sent pourtant profondément déraciné. «Je joue un rôle par nécessité, dans un pays où rien ne me correspond: ni le climat, ni le tempérament humain, ni l’environnement», affirme-t-il. Un malaise aggravé par celui de son épouse Sawsan qui refuse tout contact avec l’extérieur, et par les mauvaises nouvelles du pays. Ses parents sont morts sans qu’il ait pu les revoir et en mars, son frère a été tué par un obus sous les yeux de son petit garçon.

Bachar le sent, il ne reviendra jamais dans les ruelles ensoleillées de Damas qui l’ont vu grandir. Son horizon à lui, désormais, c’est la France, un jour peut-être. Et la vie dans une ville, «avec des trottoirs, parce que les trottoirs, c’est la rencontre, c’est la vie», dit-il en une voix où soudain, l’on perçoit un sourire.

 

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Bachaz Alkazaz
DR

À lire 

«Lettres de Syrie et d’exil», Bachar Alkazaz, septembre 2018, Labor et Fides, Genève.