Quatre artistes reviennent sur leur manière d'aborder l'intériorité

© Editions Futuropolis, La boîte à Bulles, Dargaud
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De g. à d. : "Femme sauvage" de Tom Tirabosco, "L'odyssée du microscopique" de Léandre Ackermann et Olivier F. Delasalle, "Vincent, un saint au temps des mousquetaires" de Jamar et "Calypso" de Cosey
© Editions Futuropolis, La boîte à Bulles, Dargaud

Quatre artistes reviennent sur leur manière d'aborder l'intériorité

Spiritualité et cheminement intérieurs sont le terrain de jeux de certains auteurs. La bédé permet-elle de faire comprendre mieux que des mots? De dessiner ce qui ne se voit pas?

1) Les forces du vivant

Dans Femme sauvage (Futuropolis, 2019) Tom Tirabosco brosse le portrait d’une jeune écoactiviste dans un futur proche. L’héroïne fuit un monde qui s’effondre et redécouvre son lien à la nature.

«Je voulais revenir sur le cheminement intérieur d’un personnage qui affronte ses propres démons et fait une expérience transcendante et mystique en lien avec la nature. Au milieu de mon récit, il y a un basculement avec un personnage incarnant un monde sauvage et ancien. La nature est évidemment un personnage important. Elle est à la fois accueillante et hostile. Je la dessine de manière romantique, puissante, et réaliste à la fois. Le lien spirituel à cette nature est exprimé dans des moments simples où le personnage communie avec les forces du vivant. Mon héroïne cherche à retrouver un lien perdu, à être ‹ en connexion › avec la nature. La démarche a quelque chose de spirituel, qui peut être assimilé à un rapport à Dieu. Je suis agnostique, mais si je dois chercher le divin quelque part, c’est bien dans la beauté et la force de la nature que je vais le trouver. Néanmoins je ne voulais pas que cette histoire devienne trop new age, j’ai donc essayé d’être assez implacable en décrivant des moments plus rudes, comme la chasse et la survie en milieu sauvage.»

2) Déni de bonheur

L’Odyssée du microscopique (La Boîte à Bulles, 2015) met en scène Elias, un journaliste trentenaire parisien qui se réveille un jour heureux, et Sabine, une sage-femme qui hésite à devenir rabbin. Ils partagent un moment clef de leur vie, où s’entremêlent doutes, remises en cause et questionnements existentiels. La jurassienne Léandre Ackermann a signé les dessins, sur un scénario d’Olivier F. Delasalle.

«Cet ouvrage est vraiment une réflexion sur le bonheur. J’ai découvert beaucoup de choses au travers de cette oeuvre: la culture juive, le fait qu’on peut être femme et rabbin, […] le fait qu’on peut pratiquer le judaïsme sans croire en un Dieu… La question de la spiritualité est très présente dans le livre, mais elle n’est pas traitée de manière frontale. C’est plutôt un rapport au monde. On y parle de la maïeutique, le déni de bonheur est évoqué comme un déni de grossesse… Il y a beaucoup de dialogues, mon travail a donc beaucoup consisté à mettre en scène ces échanges. J’ai dessiné des scènes en arrière-plan, comme les oiseaux, qui sont devenues une sorte de motif, au point de faire la couverture de l’ouvrage. Nous n’avons pas voulu d’illustrations abstraites. Nous sommes restés dans quelque chose de réaliste, j’ai beaucoup utilisé les zooms et dé-zooms sur les objets du quotidien, les villes, qui évoquent le recul que prend le personnage sur sa vie.»

3) Vie intérieure

Dans Vincent, un saint au temps des mousquetaires (Dargaud, 2016) ou Foucauld, une tentation dans le désert (Dargaud, 2019), l’immense scénariste Jean Dufaux, auteur de près de deux cents titres, redonne vie à des penseurs spirituels majeurs. Mais il le fait au travers d’histoires grand public, qui rendent encore plus saillante l’originalité de ces mystiques. Et permettent de s’approcher de ces héros chrétiens souvent oubliés ou méconnus.

«Mon défi, c’est de réussir à raconter une aventure intérieure, pas simplement des péripéties. Ce qui m’intéressait c’était de m’adresser à des personnes qui ne lisent pas des ouvrages de spiritualité sur Vincent de Paul ou Charles de Foucauld, je voulais raconter une histoire qui touche le grand public.

Pour y arriver, je crois qu’il faut avoir un point de vue sur ces personnages. J’ai beaucoup lu sur chacun d’eux, je me suis imprégné de leur style pour entremêler leurs mots aux miens, rendre les dialogues ‹ naturels ›. Pour comprendre et entrer en contact avec la grande richesse que procure une vie spirituelle, l’immense solitude aussi qui peut exister dans la vie d’un croyant, je crois qu’il faut avoir soi-même une sensibilité. Pour ma part, je n’ai jamais pu concevoir une vie sans ce volet ‹ intérieur ›.

Ensuite, il faut avoir un angle d’attaque, j’ai choisi celui de l’enquête policière, pour Vincent de Paul, la tentation dans le désert et l’orgueil, pour Foucauld. Enfin, il faut un dessinateur qui partage ces perspectives. Je le voulais clair, ouvert, pour que l’album puisse se retrouver dans les gares et points de vente grand public et non dans des circuits spécialisés. Mes personnages sont ancrés dans l’histoire, mais il reste une part de mystère dans leur vie, c’est là que mon imaginaire peut partir. Mais attention, l’imaginaire doit enrichir le personnage, pas le trahir. […] Je crois qu’il est essentiel d’être à l’écoute des textes anciens, de trouver leur modernité et de la transmettre aux générations suivantes. Elles seront envahies par les images. Mais je sais qu’il faudra se battre pour les mots. La justesse et la place des mots vont devenir un combat essentiel. »

4) Place aux respirations

Dans son dernier ouvrage Calypso (Futuropolis, 2017), tout comme dans sa célèbre série Jonathan (Le Lombard) qui se déroule dans les paysages grandioses du Tibet et d’Asie, Cosey utilise le silence à dessein. Parfois, ses histoires progressent par un simple jeu de regards, sans dialogue, le rythme est imprimé par des zooms, une mise en scène.  Dans certains albums, l’auteur indique même les titres à écouter pour accompagner l’histoire, par exemple des concertos de Beethoven et Chopin pour L'Espace bleu entre les nuages (Le Lombard, 1980).

«Quand une scène permet de se passer de mots, je me régale. Pour moi, c’est le dessin qui doit raconter l’histoire et permettre de la comprendre, il n’est jamais un simple décor. J’aime les pauses, les divagations, les respirations. Ce n’est pas évident: elles ne doivent pas être gratuites. Mais chaque fois que c’est possible, j’utilise cette possibilité, j’essaye de prendre du recul face à la narration brute, ce qui permet d’étoffer un personnage. Je trouve aussi très intéressant de faire participer le lecteur, de lui donner l’opportunité de participer. Cela peut se produire avec les silences, mais aussi avec le dessin. Le lecteur complète spontanément ce qui n’est pas dit ni représenté. J’essaie toujours d’expérimenter de nouvelles possibilités…

Par exemple, dans Calypso, mon premier ouvrage en noir et blanc, j’ai utilisé les noirs de cette manière. Lorsque le personnage porte une veste noire, sur fond de la même couleur, c’est l’oeil du lecteur qui aperçoit la différence entre les deux surfaces, et complète lui-même le dessin. Je n’ai pas fait de délimitation. En tant que lecteur, j’apprécie cette marge de manoeuvre, qui permet de se plonger dans l’histoire.»