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Ferdinand Hodler, L’Émotion, 1909-1911, huile sur toile, 120 x 172 cm, signé et daté en bas à droite : 1890. F. Hodler. », collection privée.

Une autre facette de Ferdinand Hodler

29 septembre 2026
 
7 min de lecture
L’exposition « Ferdinand Hodler. Profession de foi », au Musée international de la Réforme à Genève, propose une plongée dans la quête spirituelle de l’artiste suisse. Visite avec l’historien de l’art et commissaire de l’exposition Niklaus Manuel Güdel.

De Ferdinand Hodler, le grand public connaît surtout « Le Bûcheron », des figures monumentales, des scènes historiques et des paysages suisses. Et puis on découvre le portrait d’un vieil homme assis à table. Le regard tourné vers le haut, il fait face au vide. Sur la toile, ce vide est immense et en devient le sujet central. L’espace est pourtant occupé. « Le peintre donne de la place à la méditation de cet homme », commente Niklaus Manuel Güdel, commissaire de l’exposition et historien de l’art.

Le regard du "Vieillard méditant" nous ouvre à un horizon supérieur, et nous emmène dans une relecture de l’œuvre de Ferdinand Hodler (1853-1918) comme une quête spirituelle, à découvrir dans les cinq salles dédiées à l’exposition « Ferdinand Hodler. Profession de foi » visible jusqu’au 24 janvier prochain au Musée international de la Réforme (MIR) à Genève. 
Fruit de deux ans de recherches, elle s’inscrit dans une démarche initiée par le MIR à sa réouverture de faire dialoguer histoire de la Réforme et histoire de l’art.

L’ancrage protestant

Au fil de la cinquantaine de peintures, de dessins et manuscrits réunis pour l’occasion mis en dialogue avec des pièces du MIR, telles que des bibles, c’est une nouvelle facette de l’artiste qui se dévoile. On commence par découvrir l’environnement protestant qui imprègne les débuts de l’artiste. Portraits de pasteurs, assemblée de fidèles au temple, les scènes sont réalistes et ancrées dans la vie quotidienne. Ferdinand Hodler y met aussi son histoire, sous les traits de sa sœur et des références à sa Berne natale. Elles illustrent la pratique de la foi et son écho intérieur, quasi mystique. L’importance de la lecture de la Bible devient symbolique. À l’image du « Pasteur lisant », dont le visage, à contre-jour, apparaît pourtant illuminé par le texte dans lequel il est plongé.

L’expérience religieuse passe aussi par la peinture historique, un peu malgré l’artiste. « À partir de 1848, la Suisse cherche à élaborer un nouveau récit national et une nouvelle imagerie », précise l’historien de l’art, à travers des concours et des commandes, auxquels il participe. Mais le peintre ne peut s’empêcher d’y mettre sa touche, expression de ses convictions. Ainsi, sur « Calvin et les professeurs dans la cour du Collège de Genève », les positions des pieds et les gestes des mains laissent deviner que le réformateur indique le droit chemin. Et dans « Unanimité » qui orne l’Hôtel de Ville de Hanovre, la répétition des gestes des individus rassemblés, tout comme leur proximité, pointent l’unité autour d’une même idée.

Émerveillé par la nature

Mais ce qui marque un réel tournant chez Ferdinand Hodler, c’est son émerveillement face à la nature. « Elle devient le lieu où se manifeste le divin », résume Niklaus Manuel Güdel, également directeur de la Fondation Ferdinand Hodler et auteur de plusieurs ouvrages sur l’artiste. Ferdinand Hodler n’a qu’une idée en tête, transmettre cette conviction qui touche à l’obsession. Le peintre troque le réalisme pour le symbolisme.

Il ne se contente pas de représenter son idée, il la met en mots. « En 1897, à 44 ans, dans ‘La Mission de l’artiste’, il explique ce à quoi il tend : le parallélisme ». Selon sa théorie, la répétition des formes et des couleurs exprime l’unité et l’harmonie. « Le parallélisme est plus qu’une composition. Elle s’accompagne d’une pensée philosophique », résume Niklaus Manuel Güdel.  Il touche à la nature autant qu’aux individus et à la société qui expriment l’unité d’une loi supérieure qui les dépasse, explique le commissaire de l’exposition. Et de poursuivre : « Ce texte, c’est son Évangile. C’est pour cela que sa peinture est aussi claire et lisible. Il sait où il va ».

C’est Paris qui le révélera à lui-même. Ferdinand Hodler y participe au Salon de la Rose-Croix, un mouvement symboliste dans lequel les artistes défendent un art idéal, esthétique et catholique. Sur les toiles d’Hodler, les couleurs changent, la nudité apparaît comme un rapport direct à la nature. Hodler dépeint l’émotion face à la beauté et l’harmonie. Comme dans « Garçon ému tenant des rameaux » pour lequel il fait poser son fils Hector et qui illustre « l’émerveillement d’un enfant face à la symétrie », complète l’historien de l’art. Cette nature ordonnée est une manifestation divine. Une idée nourrie par la connaissance de « L’Ethique » de Spinoza et à propos duquel Hodler résume : « Spinoza, Dieu en tout ». C’est aussi dans cette période symboliste qu’il se passionne pour la lecture de « Qu’est-ce que l’art ? » de Léon Tolstoï à qui il écrira d’ailleurs. L’art d’Hodler se met au service de la transmission des valeurs chrétiennes d’unité et d’harmonie aux allures panthéistes.

« Au fond, je n’ai jamais peint que des tableaux religieux », lâchera-t-il dans un cadre privé. Pourtant, il peint moins des scènes religieuses qu’il ne s’en inspire. « Hodler désinstitutionnalise le religieux », note Niklaus Manuel Güdel. Ainsi, dans « Le Printemps », qui évoque l’éveil à la vie de manière allégorique, la position de la jeune fille agenouillée rappelle les représentations de l’Annonciation. Le bleu de son vêtement fait référence à la Vierge Marie, mais aussi, pour Hodler, à l’infini. Une couleur que l’on retrouve par exemple dans la robe de la femme sur la toile « Chant lointain ». « La posture de ses bras rappelle la croix. Elle semble transmettre le chant de la nature en nous regardant. Et pourtant elle regarde un peu au-dessus de nous, plus loin, vers l’infini », commente l’historien de l’art. Et d’ajouter que « la transcendance provient de la nature, à tel point que la beauté des fleurs élève l’âme », comme sur la toile « Ce que disent les fleurs », choisie comme affiche de l’exposition.
Enfin face à nous, dans la dernière salle, « L’émotion ». Sur le tableau, « des femmes toutes différentes adoptent une même posture. Elles regardent un horizon infini, émues de la même façon, unie par un même sentiment », raconte le commissaire de l’exposition qui ajoute que « convaincu que les êtres humains se ressemblent plus qu’ils ne diffèrent, Ferdinand Hodler transmet dans son œuvre un message pacifiste et universaliste ».

Titre Faire du musée un lieu de rencontres et de débats
Par Nathalie Ogi, Réformés le journal

Le Musée international de la Réforme (MIR) entend prendre un nouvel élan sous la direction d’un binôme d’archéologues, Jean-Quentin Haefliger et Estelle Niklès van Osselt. Spécialisés respectivement dans l’Antiquité et les arts asiatiques, les deux directeurs sont entrés en fonction le 1er juillet. Tous deux issus du monde muséal, ils ne sont ni théologiens ni historiens de la Réforme. Une distance qui, selon eux, doit leur permettre de poser un regard différent sur l’institution. Leur ambition : faire du MIR une plateforme de rencontres, de débats et d’apprentissage mutuel. « Plutôt qu’un lieu de savoir hiératique, le musée doit devenir un espace où visiteurs et équipe construisent ensemble les connaissances », explique Jean-Quentin Haefliger, déjà conservateur au MIR et co-commissaire de l’actuelle exposition consacrée à Ferdinand Hodler, avec l’historien d’art Niklaus Manuel Güdel. Cette volonté passe également par une attention portée aux objets, aux histoires humaines et aux pratiques muséales contemporaines. La communication constitue un autre chantier prioritaire. « Réseaux sociaux, nouvelles stratégies de médiation et expositions temporaires doivent permettre de toucher un public plus large, notamment les jeunes et les écoles », souligne Estelle Niklès van Osselt. Tout en assurant la continuité avec le travail de leur prédécesseur, Gabriel de Montmollin, les deux directeurs souhaitent également continuer à élargir le champ du musée afin de l’inscrire pleinement dans le paysage muséal actuel. 

Infos pratiques

« Ferdinand Hodler. Profession de foi », exposition jusqu’au 24 janvier 2027 au Musée international de La Réforme à Genève. Programme des visites guidées, conférences et médiations sur www.mir.ch