Les funérailles résistent au coronavirus

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Les funérailles résistent au coronavirus

23 mars 2020
Face à la pandémie de Covid-19, les services funèbres sont désormais célébrés dans la stricte intimité de la famille. Pour contrer l’isolement des endeuillés privés de la présence de la communauté, les ministres romands cherchent de nouvelles pistes pour accompagner les vivants et permettre le deuil.

Dans la plus stricte intimité, c’est aujourd’hui et jusqu’à nouvel avis la norme pour les services funèbres sur le territoire suisse. Vingt, dix, cinq, le nombre de personnes admises pour prendre congé d’un défunt se réduit comme peau de chagrin. La faute à la pandémie de Covid-19. En Suisse romande, l’heure est au respect des mesures de protection et à la réinvention d’un rite traditionnellement communautaire.

La théorie se confronte à un paradoxe: dans la théologie réformée, le service funèbre se destine à la communauté des vivants, limitée pour le coup au minimum. Dans les faits, «les gens ont besoin d’une parole d’espérance. Elle sera peut-être, en ces temps, plus entendue et plus attendue, car face à nous, ce sont des gens qui traversent non seulement un deuil, mais également d’autres crises, et nous devons les prendre en compte», explique Gilles Cavin, pasteur à Sierre et membre du Conseil synodal (exécutif) de l’Église réformée évangélique du Valais.

L’absence de la communauté

Coronavirus ou pas, la priorité reste de rejoindre les gens. «La mort reste la mort, tout comme l’arrachement, même s’il n’intervient pas par surprise. Il en va autrement de l’isolement des endeuillés, vu le contexte actuel. Le réseau peut se manifester autrement. La carte de deuil, qui reste la seule lettre que nous écrivons encore sera peut-être réinvestie, les coups de téléphone aussi», esquisse Débora Kapp, pasteure de l’Église évangélique réformée de Fribourg. Et d’étayer: «Le temps du deuil peut aussi se transformer. Si dans notre société les endeuillés doivent très vite passer à autre chose, aujourd’hui, ils sont certainement moins mis sous la pression de retourner au plus vite dans le monde, où l’on ne s’attarde pas sur ce qui pèse ou freine. On partagera plus facilement et plus longtemps le fait que la mort nous laisse désemparés. C’est peut-être le fruit inattendu d’une situation qui nous chamboule dans tous les aspects de nos vies.»

Rompre l’isolement, cette parole résonne presque comme un mot d’ordre chez les ministres interrogés. «Il ne faut pas faire les choses à moitié, mais donner du soin et de l’amour, pour que les gens ne soient pas seuls, alors qu’ils sont déjà désécurisés», abonde Liliane Gujer des Églises réformées Berne-Jura-Soleure. Le moment est particulier, mais «il faut rappeler l’accompagnement de Dieu qui porte, dans ces moments de solitude, d’isolement et de deuil, autant le défunt, que la famille et les proches, même absents. Il y aura donc une attention particulière à apporter aux familles pendant cette période», ajoute Jean-Marc Leresche, diacre à La Neuveville (BE) et qui s’est rendu disponible pour une semaine de garde pour une paroisse de l’Église réformée évangélique de Neuchâtel.

Faire preuve de créativité

Face à cette double absence, le temps est à l’innovation. Les ministres se creusent les méninges tout en tenant compte des demandes, différentes, de chaque famille. Parmi les propositions qui sont aujourd’hui faites, il en est deux qui tiennent le haut du panier: la captation vidéo et la cérémonie en deux temps.

«J’ai passé plus de temps à stresser pour préparer la caméra que la cérémonie», lâche Etienne Guilloud, pasteur de l’Église évangélique réformée vaudoise. Mercredi 18 mars, il a célébré un service funèbre. Et il a fallu s’adapter. D’abord, vérifier que l’entretien avec la famille puisse se tenir dans un lieu assez spacieux pour respecter la nouvelle distance sociale. L’entretien a d’ailleurs été l’occasion de parfaire l’avis de décès en y ajoutant, sur proposition du pasteur, une invitation pour chacun à être en pensée avec les proches à la place des honneurs. Si la famille avait peu de demandes pour la cérémonie, elle avait de la colère. La stricte intimité allait à l’encontre de ce qu’elle avait prévu. Sans compter que si lors de la préparation, le nombre de dix personnes, en vigueur alors, avait été évoqué, le ministre a dû revenir sur ce nombre: «Dix personnes en tout! J’en faisais donc partie. Aucun organiste n’était prévu cette fois-ci, mais la question va se poser.» Quant aux pompes funèbres, le personnel est venu plus tôt à l’église pour tout préparer. Au final, il a tout de même fallu se séparer de trois personnes. «J’ai donc installé des chaises dehors, et célébré avec la porte ouverte, en utilisant le micro malgré la petite assemblée, ainsi qu’une captation de la cérémonie», explique le ministre vaudois. En termes de contenu, la cérémonie s’est déroulée normalement, même si «je me suis interrogé sur la pertinence du rappel de la vie du défunt, connue de fait par tous. Mais la famille l’a souhaité», explique Etienne Guilloud. Le pasteur s’est aussi retenu de prêcher en chaire, pour ne pas occuper une «position artificielle».

Après cette expérience, le pasteur vaudois s’interroge, et le partage avec ses collègues sur les réseaux sociaux. «La famille n’est pas capable de percevoir tous les enjeux de cette cérémonie et d’assumer son deuil en même temps. Or il y a aujourd’hui un rite communautaire à réinventer. En l’absence de rituel de deuil efficace, on s’expose à nombre de deuils mal entamés ou vécus, et à terme, vu le nombre, cela peut devenir un enjeu de santé publique. Nous avons une responsabilité, en tant qu’Église, s’agissant des rituels et des deuils. Pourquoi ne pas former une équipe pluridisciplinaire afin de créer une proposition de rituel, de cérémonie et d’accompagnement commune? Il faudrait également imaginer une proposition de liturgie fixe pour les cas de décès lié au coronavirus. Nous avons un service à offrir et il faut développer une réponse!» Et Gilles Cavin d’ajouter: «L’Église n’est pas une société de loisir ou une association sportive. Nous avons un soutien à apporter à la société. Or si notre champ d’action se réduit, le soutien risque de l’être aussi.»

Le futur pourrait faire partie de la solution. Plusieurs Églises proposent déjà d’opter pour une cérémonie de remise à Dieu du défunt dans l’intimité de la famille dans un premier temps et puis plus tard, lorsque la pandémie sera derrière, une cérémonie publique. Mais bien souvent, elle ne fait pas mouche auprès des familles, qui ne souhaitent ni se replonger dans la tristesse, ni décrocher à nouveau le téléphone pour lancer une telle invitation.

On esquisse d’autres pistes. «Avec les beaux jours, on se rend directement au cimetière ou on raccourcit le moment dans l’église qui paraît si grande lorsqu’on est si peu», évoque Débora Kapp. À la traditionnelle verrée qui suit le service funèbre, on préférera «saluer la famille par petits groupes et à des heures différentes», suggère Liliane Gujer. «Ce moment partagé permettait de renouer avec la vie, de rire ensemble. Aujourd’hui, pensons plutôt à appeler les gens, garder le contact avec les endeuillés. La parole est plus libre dès lors que les gestes sont absents», rappelle le pasteur Gilles Cavin. En effet, les honneurs et les embrassades sont déconseillés et les ministres n’hésitent pas à le rappeler. «Nous donnons des recommandations, mais nous ne sommes pas là pour faire la police», lâche Etienne Guilloud.

Les acteurs de l’ombre

Pour que le service funèbre puisse avoir lieu, il est un autre acteur indispensable, dont la fonction est de se faire oublier, mais que les nouvelles directives, elles, n’ont pas épargné. Les pompes funèbres doivent aussi adapter leur profession à la situation. «Mener des entretiens par téléphone me fend le cœur. Car, même sans se toucher, il se passe quelque chose dans le contact direct», lâche Sarah Joliat, directrice des Pompes funèbres du Léman. Cette semaine, l’entreprise a été confrontée à un premier décès du coronavirus. «Au début, on pensait qu’on ne pourrait même pas s’occuper du corps et qu’il faudrait le laisser dans la housse sanitaire. Heureusement, après quelques heures, le virus meurt lui aussi. Nous sommes donc allés lever le corps au CHUV, avec masques et gants.» Les règles d’hygiène et de protection sont les mêmes pour tous.

Là aussi, on cherche à étoffer l’offre faite aux familles. «Nous travaillons avec Virginie Rebetez qui s’est proposée, sur donation, de photographier et de filmer la cérémonie pour la famille. C’est une magnifique expression de solidarité», ajoute Sarah Joliat. Pour l’instant, elle avoue encore avancer dans l’inconnu et s’interroge: «Et si nous tombions malade, comment ça va se passer?» Rapidement, elle évoque, un courrier reçu récemment. «Un ancien pompier, sans formation aucune dans notre branche, s’est spontanément proposé de venir nous aider en cas de besoin. Ce courrier m’a particulièrement touchée.»

Du côté des Pompes funèbres générales SA, on rappelle que «trois chapelles de cérémonies et trente chambres funéraires sont mises à la disposition des familles qui peuvent venir veiller le défunt en tout temps et dans un cadre sécurisé», explique Edmond Pittet, directeur général et praticien.

«Il est plus compliqué pour les familles de prendre congé d’un être aimé dans le cadre d’une cérémonie imposée dans l’intimité. Dans ce moment-là, privée de la présence de tous ceux qui ont connu et aimé le proche disparu, la famille ressent une grande souffrance», détaille Edmond Pittet. De même, «c’est aussi une grande peine pour tous ceux qui, comme parents, amis ou connaissances, sont privés de rendre un dernier hommage au proche disparu et de pouvoir témoigner leur sympathie à la famille».

Afin de réunir autour d’elles le plus grand nombre de personnes possible, «les familles choisissent d’être accompagnées, d’une part au lieu de la cérémonie (temple, église, chapelle, etc) par dix personnes autorisées et ensuite, d’autre part au cimetière lors de l’ensevelissement, par dix autres personnes. Plusieurs familles, que nous avons rencontrées, organiseront au cours de cet été une cérémonie du souvenir avec toutes celles et tous ceux qui désireraient les entourer», explique le directeur général. Et de rappeler qu’«il est important, aujourd’hui, que tous ceux qui ne peuvent être présents aux cérémonies, témoignent leur sympathie et leur affection aux familles par des messages de condoléances. De cette manière, les familles se sentiront moins isolées en ces jours de deuil.»

De l’intérieur

Le pasteur Nils Phildius nous raconte le service funèbre de sa maman, préparé dans l’urgence et le respect des mesures de l’État.

«Le service funèbre a pu être suivi par notre entourage en direct depuis la Suisse, l’Italie, le Danemark et le Rwanda, grâce aux trois smartphones installés dans l’église par mon neveu, qu’il gérait depuis une régie portable. Nos proches étaient présents et la cérémonie maintenue dans l’intimité», explique Nils Phildius, pasteur de l’Église protestante de Genève. Vendredi 13 mars, sa maman est décédée. Le service funèbre était prévu pour le mardi suivant, mais la crainte de nouvelles mesures et les risques de contamination ont poussé la famille à décider, au pied levé, de le célébrer le dimanche.

Dans le temple Saint-Jean, à la Chaux-de-Fonds, ils étaient donc une vingtaine, enfants, petits et arrière-petits-enfants, accompagnés du célébrant choisi par la défunte. La cérémonie s’est préparée en deux heures. Peu de décoration, pas le temps, mais des crocus, que l’une des filles de la défunte a cueillis dans son jardin. «Nous avons dû en grande partie improviser: lectures des messages reçus et de nos propres textes, des chants, de la musique. Et comme le veut la tradition danoise, avec mes frères et l’un de mes fils, nous avons porté le cercueil pour sortir de l’église. Nous avons fait tout notre possible pour respecter les mesures. Mais comment se retenir, à la fin, de nous prendre dans les bras?»

La famille avait imaginé les choses autrement, une cérémonie publique avec une invitation large. Et pourtant, «c’était parfait. On a fait ce qu’on souhaitait sans se prendre la tête. En temps normal, ça aurait été peut-être plus compliqué, car la famille est nombreuse. Mais nous nous sommes rapidement mis d’accord sur l’essentiel. Il y avait une spontanéité porteuse», résume Nils Phildius. «Nous avions besoin qu’un adieu soit fait. Il a été différent peut-être, mais tout aussi intense et fort. Il l’était peut-être même plus, car nous sommes, actuellement, plus proches encore de nos émotions.»

La casquette du pasteur se mêle à celle du fils en deuil: «Notre sensibilité à tous est actuellement exacerbée. Nous peinons à comprendre ce qui nous tombe dessus. Nous sommes dans un bouleversement qui a quelque chose de la fin d’un monde. Quand on y ajoute un deuil, ces sentiments s’intensifient encore. La fin du monde est sociétale et familiale», observe-t-il. Pris dans cette double intensité, «notre monde intérieur bascule sur un autre plan. Nous sommes contraints de mourir à nos schémas, nos certitudes, nos représentations pour nous ouvrir à un souffle plus large. C’est une forme de passage, celui d’une naissance à une nouvelle réalité.»