Une Romande à la tête des protestants de Suisse?

© Isabelle Graesslé
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Isabelle Graesslé.
© Isabelle Graesslé

Une Romande à la tête des protestants de Suisse?

10 septembre 2020
La théologienne et pasteure de l’Église réformée vaudoise Isabelle Graesslé se présente à la présidence de l’Église réformée de Suisse. Un poste vacant depuis la démission de Gottfried Locher en mai dernier à la suite d’une plainte pour affaire de mœurs. Interview.

Théologienne et pasteure, mais aussi ancienne directrice du Musée international de la Réforme, Isabelle Graesslé compte aujourd’hui mettre ses compétences au service d’un protestantisme helvétique à repenser. Elle se porte candidate à la présidence du Conseil de l’Église réformée de Suisse (EERS), avec le soutien de l’Église réformée vaudoise, son employeur actuel. Si la pasteure de 61 ans œuvre actuellement en terres vaudoises, la théologienne a roulé sa bosse. Première femme à assumer le rôle de modératrice de la Compagnie des pasteurs de l’Église protestante de Genève, elle a aussi présidé la Commission théologique de la Fédération des Églises protestantes de Suisse – ancêtre de l’EERS – et cumulé les collaborations avec les institutions protestantes en Europe notamment et un engagement dans l’œcuménisme.

Sera-t-elle la première femme à occuper une fonction laissée vacante en mai par Gottfried Locher, sous le coup d’une plainte dans une affaire de mœurs? Face à elle, pour l’instant, seule la pasteure zurichoise Rita Famos, qui avait déjà postulé en 2018, s’est annoncée. Les délégués au Synode (organe délibérant) de l’EERS trancheront entre le 1er et le 3 novembre. Rencontre.

 

Pourquoi briguez-vous la présidence de l’Église réformée de Suisse?

Avec mon profil et mon parcours, longtemps considérés comme atypiques, je pense pouvoir aujourd’hui apporter une dimension particulière à la gouvernance de l’Église réformée de Suisse (EERS): la transversalité. Depuis plus de vingt ans, je réfléchis à une théologie qui permette de penser le monde, dont font partie les Églises et le protestantisme. Mais je ne suis pas une théologienne de cabinet. Je suis aussi une praticienne de l’Église. Et depuis trois ans, en tant que pasteure de paroisse, je suis en prise directe avec le protestantisme actuel.

À quoi servira cette transversalité au sein de l’EERS?

Dans un monde qui se transforme en profondeur, comme au XVIe siècle, le protestantisme doit se repenser. Le retour du religieux annoncé à la fin du siècle passé est arrivé et se déploie, mais il ne profite pas aux Églises historiques en tant qu’institutions. Bon nombre de nos contemporains ont des attentes spirituelles, mais ils ne se retrouvent pas dans l’offre des Églises actuelles. Il faut revoir et retravailler ces réponses d’un point de vue théologique et pratique.

C’est-à-dire?

Repenser le protestantisme des dix prochaines années à venir doit se faire dans une réflexion sur l’époque que nous vivons. Il faut reprendre ce sur quoi le protestantisme repose, en s’interrogeant sur ce qu’il garde, ce à quoi il renonce, ce qu’il relègue au statut de mémoire, s’approprie et réutilise. Cela demande des transformations et des renoncements – et tout le monde n’est pas prêt à le faire. Je ne compte pas révolutionner le protestantisme, mais le faire humblement et de manière collective, au sein des instances en place.

Repenser le protestantisme, un défi de taille. Est-ce le seul que vous comptez relever si vous êtes élue en novembre?

J’ai également à cœur de travailler à plus de cohésion, notamment entre les Églises membres de l’EERS. Après tout, cette cohésion fait partie de l’ADN suisse! Il est également essentiel de travailler à une plus grande visibilité du protestantisme. Pendant les trois ans durant lesquels j’ai été modératrice de la Compagnie des pasteurs au sein de l’Église protestante de Genève, j’ai été souvent amenée à intervenir dans les médias. Il ne s’agissait pas de mondanité, car à travers moi, c’est le protestantisme genevois qui était visible. La représentation fait aussi partie du mandat de président de l’EERS.

Je ne suis pas une théologienne de cabinet. Je suis aussi une praticienne de l’Église
Isabelle Graesslé

Si vous êtes élue, non seulement vous seriez la première femme à occuper la fonction, mais votre élection marquerait le retour des Romands après vingt-cinq ans d’absence. Est-ce un atout?

C’est le temps des femmes. Le protestantisme doit être représenté par une femme, mais une femme compétente et théologienne. Il en va de même pour les Romands, mais là aussi, pas à n’importe quel prix: il faut un ou une romand·e compétent·e. Cela représente un atout dans le sens où une personne issue d’une minorité aura un plus grand sens du lien et apportera un regard différent de celui de la majorité, en l’occurrence alémanique. Autant d’aspects qui vont de pair avec le travail de cohésion que je compte mener.

Votre candidature est donc romande?

Oui. Je représente le protestantisme romand, francophone, avec son côté latin et ses particularités. J’ai vécu plus de trente ans en Suisse romande, j’y travaille, j’y ai étudié. Je suis aussi Française et je ne le renie pas. Mais je suis Alsacienne, et donc issue d’une culture germanique. Je me sens donc aussi à la maison en Suisse alémanique.

Vous évoquez les particularités du protestantisme romand, quelles sont-elles?

Le protestantisme romand est aux avant-postes de ce travail de transformation de l’Église que j’évoquais. Il y a un mouvement de fond qui le pousse à se repenser, notamment parce que les Églises protestantes y sont devenues minoritaires.

Le Conseil synodal (exécutif) de l’Église réformée soutient votre candidature, quels sont vos autres appuis?

Ma candidature correspond à un choix personnel, mais elle a été encouragée et nourrie par des discussions et des échanges avec d’autres. Aujourd’hui, mes soutiens font partie du monde protestant romand. L’Église réformée vaudoise soutient ma démarche et j’espère que leurs consœurs romandes les rejoindront.

Depuis la démission de l’ancien président Gottfried Locher, en mai dernier, à la suite du dépôt d’une plainte dans une affaire de mœurs, l’EERS traverse une crise. Colorera-t-elle votre mandat?

Il y a une crise à l’EERS, ne la sous-estimons pas et ne la surestimons pas non plus. L’institution est stable, car elle a su générer des procédures pour gérer la crise. Il faut laisser travailler ce qui a été mis intelligemment sur pied. Bien sûr, il faudra mettre un terme à cette crise, une tâche qui reviendra peut-être au futur président. Et si c’est le cas, je le ferai, pour clore ce chapitre, nous mettre en marche et avancer. Mais, cette crise n’impactera pas mon mandat.

Si vous êtes élue, quelle sera votre priorité?

Je compte rencontrer les gens, les visages derrière les institutions. Ce n’est pas une démarche que je prends à la légère. Elle me permettra de prendre la mesure, de vérifier si ce que j’imagine, à savoir un effritement du protestantisme, est conforme avec la réalité des Églises membres. Je compte également ainsi me mettre à l’écoute des besoins de chacun. Dans un deuxième temps, il faudra se pencher sur la meilleure manière d’œuvrer concrètement à la cohésion et sortir des grands discours.

Une candidature féminine et romande à la tête des réformés de Suisse

La pasteure et théologienne Isabelle Graesslé brigue la présidence de l’Eglise réformée de Suisse. Le poste est vacant depuis la démission fracassante en mai dernier de Gottfried Locher.

Entretien avec Guillaume Henchoz.

Hautes Fréquences diffusée le 13 septembre 2020 sur La Première.