
Théologiens et pasteurs: une posture à revoir?
Strasbourg, Lausanne, Montpellier: les facultés de théologie sont éclaboussées par des affaires. «Je suis assez convaincue que les pasteurs et les profs d’université jouissent du prestige lié à la valorisation par le protestantisme du charisme personnel, de l’autorité intellectuelle et de l’autorité de la Parole. L’emprise est alors plus facile», affirme une étudiante, qui a subi des abus de pouvoir répétés de la part de son directeur de thèse, théologien protestant renommé. «Ce problème concerne en particulier les étudiants en théologie, car le choix de ces études n’est pas anodin: on s’y engage existentiellement. Et là, le terreau des abus est parfait parce qu’il combine les vulnérabilités du milieu ecclésial à celles du milieu académique: relation de dépendance extrême à son directeur de thèse qui s’érige en mentor, qui conditionne l’obtention du diplôme, la suite de la carrière, la vocation si l’étudiant veut devenir pasteur», estime-t-elle. «Les profs de Nouveau Testament, en particulier, sont les garants de cette transmission de la Parole. Et leurs matières sont celles que les futurs pasteurs doivent absolument valider» pointe Joan Charras-Sancho, pasteure qui a étudié en France, mais exerce désormais en Suisse.
Conflits d’intérêts à manager
S’y ajoute le fait que le milieu académique protestant est minuscule, que tout le monde se connaît, et que comme dans «la famille protestante», une personne peut avoir plusieurs casquettes, et donc des loyautés multiples ainsi que des conflits d’intérêts. Pour Juliette Labarthe, directrice du Service égalité & diversité de l’Université de Genève, il n’y a là rien de spécifiquement protestant, mais un cadre délicat qui «demande un management très exigeant, beaucoup de transparence, aucun arrangement ni favoritisme».
Jeux de séduction moins acceptables
Pour Joan Charras-Sancho, une «rupture générationnelle» a eu lieu. «Le fossé entre ce que l’on vivait à l’époque et ce qui est aujourd’hui acceptable est immense. Certains comportements observés hier seraient totalement interdits et condamnés aujourd’hui.» Une pasteure formée en France, mais employée en Suisse confirme «que les codes de séduction étaient différents et qu’a posteriori il est difficile de comprendre comment même les femmes participaient à une ambiance patriarcale si malsaine». Ces «‹histoires d’amour› fonctionnaient sur une valorisation narcissique réciproque». Selon elle, «la majorité des personnes étaient complices de cette dynamique, sans se formaliser de ce qui aujourd’hui apparaît comme un abus d’autorité, de pouvoir ou encore une forme d’emprise».
Un «libéralisme éthique» dévoyé?
De plus, le protestantisme libéral l’est parfois aussi en matière de sexualité. La pasteure remet en question une affirmation entendue encore récemment: «Tant qu’il y a de l’amour, tout est permis». Une compréhension «dénaturée» de la liberté de conscience et de choix en protestantisme, selon elle. D’autres mentionnent le ménage à trois formé par le célèbre théologien protestant suisse Karl Barth avec sa secrétaire et son épouse. La relecture de cette histoire privée aurait-elle contribué à autoriser certains comportements?
Un théologien évangélique abonde: «Un certain libéralisme éthique a permis à un pasteur enseignant en faculté de théologie d’avoir des relations sexuelles avec ses étudiantes et de prétendre qu’il y avait consentement. Or, dans ce cas, on ne peut parler de consentement puisqu’il y avait une situation d’asymétrie de pouvoir, sans oublier qu’il était marié. Il faut interroger ce libéralisme éthique.» Mais comment le faire sans tomber dans un jugement moral ou des raccourcis simplistes?
Dans tous les cas, comment ne pas imaginer que certains pasteurs, formés dans ce climat, aient adopté ces codes? Cette asymétrie est-elle assez conscientisée lors des formations pastorales? Le réflexe d’identifier et couper court à toute possibilité d’emprise ou de domination est-il assez enseigné? Il faudrait retravailler la posture de pasteur et la notion de «cadre à tenir» dans une relation professionnelle, suggère Marie-Jo Aeby, porte-parole du groupe SAPEC, association suisse de soutien aux personnes abusées par des autorités religieuses, et qui a observé ce travail dans les Eglises catholiques.
Plusieurs interlocuteurs poussent également à mener un travail théologique profond. «La notion de l’homme-pécheur sauvé uniquement par la grâce peut conduire à une forme de complaisance (‹ah bah oui, mais nous ne sommes que de pauvres humains›)», estime l’étudiante en théologie. Mais avant d’en arriver là, rappelle Joan Charras-Sancho, «il va falloir des sanctions. Il faut arriver à mettre les gens face aux conséquences de leurs actes».





