
Dieu ne doit pas être la voiture-balai de l’inaction humaine
«L’espérance chrétienne dans certaines conceptions traditionnelles porte le grand risque, à mes yeux, de devenir un oreiller de paresse. C’est-à-dire que face à un sentiment d’un monde qui périclite, il y a la tentation de se désengager de la question du devenir sur terre soit en raison de la certitude de l’imminence – même abstraite! – d’une intervention divine, soit parce que l’on considère que cela fait partie d’un scénario apocalyptique inévitable», pointe Benoît Ischer, doctorant à l’UNIGE. «Si l’on part de l’idée que Dieu va intervenir comme une équipe de sauvetage, ou si l’on considère que cela fait partie d’un scénario prévu, alors on dévalorise énormément l’espérance terrestre, qui devient simplement le support d’une réalité transitoire qu’est notre existence», dénonce le chercheur. «Et j’ai beaucoup entendu cela, y compris dans les milieux réformés.»
«Dans l’histoire du christianisme, ce n’est pas une nouveauté que la vie terrestre est considérée comme un simple passage. Dans certaines traditions, on voit la vie terrestre comme étant essentiellement une lutte contre le péché», explique-t-il. «Certains courants chrétiens reconnaissent que la destruction écologique est due à l’être humain. Néanmoins, ils considèrent que ce n’est pas à l’humain de lutter contre les effets de son action, mais que l’humanité doit se convertir et attendre que Dieu agisse. Comme éthicien, je ne peux accepter cela. Mon espérance doit m’amener à agir, pas à attendre que Dieu vienne comme une voiture-balai!»
Ethique et récits de fin du monde
«Il est clair que ma théologie s’inscrit dans un cadre de réflexion qui est engagé. Je fais de l’écothéologie, parce que mes valeurs sur les questions écologiques sont ce qui me motive», reconnaît le chercheur qui avait déjà travaillé la question de l’espérance pour son mémoire de master. «J’ai mené une recherche sur les récits de fin du monde, tant apocalyptiques qu’écologiques au sens séculier, pour mettre en évidence des correspondances dans la construction du discours entre la collapsologie séculière (étude des risques et conséquences de l’effondrement de la civilisation industrielle, NDLR) et l’eschatologie apocalyptique (vision de la fin du monde telle que présentée dans le dernier livre de la Bible, NDLR). C’est-à-dire les constructions basées sur la conviction d’une fin de l’histoire à un moment donné et de son renouvellement dans l’éternité, pour le dire rapidement.» Benoît Ischer s’interroge sur les pistes éthiques qui en découlent.
Espérance consolatrice
Si l’espérance ne doit pas être un oreiller de paresse, quelles en sont les conséquences? «Croire à un meilleur possible ne m’empêche pas d’imaginer que le pire possible n’est pas impossible!» prévient Benoît Ischer. «L’humain peut ‹ foirer › avec la Création qui est mise entre ses mains. Je crois que Dieu ne va pas intervenir. Il l’a déjà fait à la croix, l’humanité a été rachetée.»Face à l’anxiété que peut causer la question écologique, il insiste sur le fait que l’espérance nous pousse à agir pour que le meilleur puisse advenir. «La foi chrétienne a toujours eu une vertu consolatrice. Mais cette dimension ne doit pas se substituer à la dimension transformatrice de l’espérance. Notre espérance doit être dans le possible, la foi doit nous pousser à la transformation.»
Pour aller plus loin
Benoît Ischer recommande de lire:
• L’Espérance en action, Jürgen Moltmann, Seuil, 1973.
• Facing Apocalypse: Climate, Democracy and Other Last Chances, Catherine Keller, Orbis Books, 2021.
• «Remettre la Création sur terre. Pour une écothéologie normative» dans la Revue de théologie et de philosophie, pages 179-198, Benoît Ischer, 2024.
• L’Eveil des natures, Damien Delorme, Academic Press Fribourg, 2025



