
Elsa Horstkötter «Les réseaux sociaux sontdes univers en soi»
«Je suis absolument consciente que ma street cred (le fait d’avoir l’air légitime dans le milieu dans lequel on s’exprime, NDLR) sur TikTok est totalement nulle!» lance Elsa Horstkötter dans un grand éclat de rire. Et pour cause, la quadragénaire n’est «pas du tout» sur les réseaux sociaux et s’entient plutôt éloignée, sauf pour son métier.
Ce qui ne l’empêche pas de dirigerTeam Maria, ambitieux projet d’incarnation du christianisme progressiste, lancé sur TikTok et Instagram en mars dernier(voir encadré). Si la documentariste de 25 ans Liv Wetli représente cette image, sa créatrice est bien Elsa Horstkötter. Celle-ci a réuni une équipe, levé des fonds et franchi des obstacles pour y parvenir.
Communauté et inclusion
Autre paradoxe, le lien au protestantisme de cette Allemande, installée en Suisse par choix avec son compagnon bernois, est à l’origine presque aussi ténu que celui qu’elle entretient avec les réseaux sociaux. «Mon père était un athée convaincu, j’ai embrassé ses convictions par souci de lui plaire. Ma mère, petite-fille de pasteur, était protestante non pratiquante; elle tenait à ce que nous comprenions le sens de Pâques, de Noël et nous emmenait au culte à cet effet. Ce n’est que plus tard que j’ai pris conscience que le christianisme était proche de mes valeurs: la justice, l’égalité de traitement, mais aussi les questions de communauté,d’inclusion, d’intégration sur lesquelles je suis très investie.»
Sa candidature chez femmes protestantes suscite «beaucoup d’irritation et d’incompréhension» dans son entourage… et cette experte en communication et en développement de marques le comprend. «Notre génération est très axée sur l’accomplissement individuel, la recherche de sens, de spiritualité. Or les Églises sont associées à des fonctionnements patriarcaux et dépassés.»
La marque femmes protestantes
Ce décalage d’image motive ElsaHorstkötter, qui possède un solide bagage pour le réduire, à savoir des années d’expérience au sein d’agences de communication berlinoises. À son arrivée chez femmes protestantes, elle s’est attelée, au sein de l’équipe, à «fortement rajeunir» l’identité de l’organisation: changement de nom («femmes protestantes» est aussi utilisé en allemand car «plus percutant»), d’identité visuelle, de thématiques. «Sans ce travail préliminaire, Team Maria n’aurait pas été possible.» Construire ce projet «théologique et féministe» sur les réseaux sociaux la passionne. Et demande d’abord de surmonter des enjeux financiers. «Nous sommes confessionnelles et politiques: trop confessantes pour beaucoup de fondations… et trop politiques pour certaines Églises!»
Engagées pour l’égalité
Les Églises réformées doivent-elles se positionner politiquement? «Elles doivent en décider démocratiquement, pour elles-mêmes.
Femmes protestantes est une organisation indépendante, engagée pour l’égalité de sexes et de genres au sein des Églises, de la politique et de la société.» Déterminée, la quadragénaire réussit à obtenir le soutien de l’Église réformée de Berne-Jura-Soleure, qui dispose de montants destinés à l’innovation. Elle perçoit combien les Églises chrétiennes en Suisse sont en tension, «entre ceux et celles qui les quittent et ceux et celles qui ne sont pas intéressés». «Cette levée de fonds a révélé combien les Églises n’ont pas pris le tournant des plateformes» et «n’accordent pas assez d’attention aux réseaux sociaux, qui sont des univers en soi, source d’inspiration et d’échange pour les jeunes. Les Églises ne mesurent pas quels savoir-faire ils et elles ont en la matière. Il faut leur faire confiance!»
Nécessaire visibilité
L’experte en communication n’est cependant pas dupe sur les enjeux de santé mentale, de marketing ou de souveraineté numérique. Si elle n’estime «pas bon» qu’un espace où exprimer des opinions nécessaires à la vie démocratique soit entre les mains d’entreprises privées, elle trouve qu’y rendre visible un point de vue chrétien et progressiste est d’autant plus nécessaire. «La théologie féministe est une proposition parmi d’autres. On a le droit d’avoir une vision conservatrice de la religion, mais dans une démocratie, il faut plusieurs points de vue, ce qui n’est pas évident sur les réseaux sociaux. Surtout en matière de religion, domaine particulièrement explosif, dans lequel les personnes se laissent très peu interroger.» Ce terrain d’action complexe lui convient cependant. «Les désaccords me vont, tant qu’il y a un dialogue.»
Bio express
1985 Naissance à Stuttgart.
2004 Etudes puis diplômes en philologie allemande, sciences des médias, sociologie et histoire de l’art.
2010-2023 Responsable communication & marketing dans le domaine de la culture, rédactrice en agence, experte en développement de marques.
2016 Naisssance de son premier enfant, Alma. Willi suivra en 2018.
2023 CAS en migration et éducation
Depuis 2023 Collaboration avec Actio Bern, service bernois spécialisé dans le droit de l’aide sociale
Conseillère indépendante en marketing culturel et social www.cokultur.ch.
2025 CAS en leadership + codirectionde femmes protestantes.
Team Maria
Comment rendre la théologie féministe accessible sur les réseaux sociaux? Sur les comptes TikTok et Instagram de femmes protestantes, Liv Wetli propose explications, interviews, citations… Les thèmes sont suggérés par les théologiennes Melanie Muhmenthaler, responsable de la formation continue pastorale à Berne, et Leila Thöni, qui a trente ans d’expérience de pastorat à Bâle-Campagne. Discutés entre Elsa Horstkötter et Liv Wetli, ils sont adaptés aux codes et aux langages des réseaux sociaux. Ainsi, la posture de «l’herméneutique du doute» devient le réflexe de «checker les biais dans les discours». L’objectif? «Voir se développer une communauté impliquée, recevoir des demandes de collaboration ou de conseil de la part des Églises régionales et des paroisses, enrichir les cours de catéchèse… Donc, au-delà du numérique, trouver des liens avec la vie réelle.»



