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Juliette Faure Professeure des universités en sciences politique, Université de Lille

Le «cosmisme russe»,du spiritualisme à l’impérialisme

Idéologie
Dans le cadre d’une thèse soutenue en sciences politiques en 2022, Juliette Faure s’est penchée sur le cosmisme, courant de pensée complexe réinvesti par certains conservateurs russes.

Au départ, il y a un penseur russe, Nikolaï Fiodorov (1829-1903). Ce philosophe orthodoxe réfléchit au rôle de la science. Il ne la conçoit pas en opposition avec la religion, mais imagine plutôt que l’humanité puisse se servir des avancées scientifiques pour conquérir une sorte de salut universel, transformer, voire diviniser, sa propre nature, atteindre une forme d’immortalité jusqu’à «conquérir et réguler le cosmos», résume Juliette Faure, professeure en sciences politiques à l’Université de Lille. Parmi les éléments qui font l’originalité de ce penseur, sa vision de la résurrection, non vue comme un simple enjeu personnel, mais qui concerne l’ensemble de l’humanité et accorde une large place à toutes les générations antérieures. «Sa pensée est obsédée par l’idée de rendre hommage aux ancêtres, de ressusciter les morts pour leur faire profiter du progrès technique dans une optique égalitarienne, de diffuser le progrès de manière intergénérationnelle», explique Juliette Faure.

Admiré par Tolstoï
De son vivant, Fiodorov dispose d’une aura au sein de l’intelligentsia russe: Dostoïevski et Tolstoï l’admirent. Mais s’il écrit beaucoup, ce bibliothécaire ayant choisi une vie ascétique et pauvre sera essentiellement publié de manière posthume. Sa pensée et sa vision spirituelle de la technologie et du progrès seront poursuivies par des scientifiques russes reconnus. Par exemple, Constantin Tsiolkovski(1857-1935), père de l’astronautique russe, ou VladimirVernadski (1863-1945), fondateur de la géochimie, qui forge la notion de biosphère.Ses travaux ont d’ailleurs inspiré au jésuite Pierre Teilhard de Chardin(1881-1955) la notion de noosphère ou «sphère dela pensée humaine».

Une influence durable
En 1970, l’Union soviétique, à la faveur d’une période d’effervescence intellectuelle, redécouvre ces penseur s . Réunis sous les termes «cosmisme russe», les textes de ces figures sont étudiés par des groupes informels et imprègnent, de manière marginale, une partie des élites soviétiques. Cette influence dure jusqu’à aujourd’hui, comme le montrent les travaux de Juliette Faure. «Dans les années 1990, à la suite de l’effondrement de l’URSS, le cosmisme est investi par diverses institutions politiques, toujours à la recherche d’une nouvelle identité nationale pour la Russie postsoviétique»,explique la chercheuse.

Puissance industrielle et religion
Un groupe en particulier, le club d’Izborsk,né en 2012, think tank conservateur proche du pouvoir, revendique le cosmisme comme idéologie nationale russe, en opposition à une vision occidentale du progrès. Ces intellectuels critiquent à la fois la technophobie écologiste et l’idée d’une amélioration permanente, uniquement technique, de l’être humain. Ils utilisent le cosmisme pour promouvoir une «idéologie syncrétique», baptisée «traditionalisme technocratique», expliqueJuliette Faure.

Un nouveau récit nationa
Complexe, cette idéologie peut sembler contradictoire tant elle allie des éléments de conservatisme religieux et de modernité scientif ique, réunissant la puissance industrielle soviétique et le traditionalisme orthodoxe.
Mais la force de ce propos est justement de fondre ces divergences au sein d’un nouveau récit national. Un récit qui répond précisément aux besoins actuels du régime russe, en quête d’une histoire unifiée et continue de la Russie.

Pour aller plus loin
The Rise of the Russian Hawks, Juliette Faure, Cambridge UniversityPress, 2025.
• La conférence de Juliette Faure sur le site de l’IHEID www.re.fo/cosmisme.
• «Le cosmisme: une mythologie nationale russe contre le transhumanisme», Juliette Faure, The Conversation, 2021.