
Un « personal Jesus » et des dilemmes
Quel a été le déclencheur de cette recherche?
ADRIEN DESPONT: J’ai suivi un séminaire à l’université sur le thème de l’IA conversationnelle et j’utilisais moi-même cet outil.
J’ai fait un premier travail pour savoir comment les professionnels d’Église utilisaient les chatbots (robots conversationnels, NDLR). J’ai entendu parler de Personal Jesus, développé par une start-up bernoise (Avatar Labs). Il m’a paru être un bon terrain d’enquête, car suisse, donc proche de notre contexte, et disponible sur Telegram, soit très accessible. Il s’exprime avec humour, cite des versets bibliques et, contrairement à d’autres IA, incarne vraiment une personne – Jésus – avec une dynamique relationnelle et non transactionnelle. Comme tout chatbot, il permet de discuter de sujets spirituels depuis chez soi, dans son lit, sans engager l’énergie de sortir et de rencontrer des gens. Je me suis demandé comment cet outil pourrait prendre sa place dans le paysage de l’accompagnement spirituel. L’idée était d’étudier les relations entre l’humain et ce nouvel être, encore à définir.
Vous parlez de «nouvel être» et non d’un simple outil?
Les chercheurs Andrea L. Guzman et Seth Lewis ont défini trois dimensions de la communication homme-machine: la partie fonctionnelle, qui fait référence à tout ce qui relève de l’interface; l’aspect relationnel: quels liens entretenons-nous avec la machine? Et la dimension métaphysique: qu’est-ce que ce chatbot? En principe, la relation entre humains se fait par la voix. Là, on discute (par écrit) avec une machine, mais de quoi s’agit-il au juste? Certaines personnes qui échangent avec Replika le considèrent comme un ami, d’autres voient ChatGPT comme un psy… Certains parlent de «quasi-interlocuteur.»
Comment s’est organisé votre travail?
C’est une recherche exploratoire et qualitative. J’ai d’abord voulu comprendre quelle communication se noue entre humains et machines, quels sont les liens entre cela et la spiritualité, et de quelles ressources disposent les personnes en questionnement.
Puis j’ai demandé à des utilisateurs (huit) de tester l’outil (à raison de trois fois quinze minutes au minimum, mais souvent cela a été davantage). Enfin, j’ai souhaité comprendre, au moyen d’entretiens semi-directifs, ce qu’il en ressortait. J’ai, pour le moment, recueilli la moitié des témoignages.
Quels sont les premiers retours?
Tout le monde n’a pas les mêmes besoins! Certains utilisateurs vont aller plus en profondeur, être en recherche de sens, d’interprétations. Arrivera-t-on à développer un jour une IA performante sur ce plan? D’autres ont trouvé l’outil utile pour ses impulsions, les échanges, la possibilité de discuter. Quelqu’un, en particulier, a pointé que sur des sujets difficiles, que l’on n’a pas envie d’aborder avec d’autres personnes par peur «de les embêter, de leur prendre du temps», Personal Jesus permettait d’ouvrir le champ des possibles.
Avez-vous identifié des risques?
Ce sont les mêmes qu’avec une autre IA: les biais sur la manière dont on construit l’outil et les données qu’on lui fournit. Il existe des chatbots clairement orientés. Je trouve ce personal Jesus assez neutre et ouvert. Mais c’est vrai qu’en touchant à la spiritualité on peut influencer négativement des personnes, si l’on critique par exemple leurs pratiques religieuses. Il y a aussi des effets sur la pratique religieuse: une personne utilisant ce chatbot a moins ouvert sa bible. On peut donc se demander à quel point on est ancré dans sa croyance, auquel cas cela constitue juste un outil sympa… Ou bien s’il devient essentiel à sa propre pratique religieuse.
Théologiquement, personnifier Jésus n’est-il pas discutable?
Cela pose des questions. Si l’humain est fait à l’image de Dieu, que l’IA est à l’image de l’humain… est-elle le ref let de Dieu? Se pose aussi la question du rapport à l’altérité: existe-t-elle, dans un chatbot? L’IA entre rarement dans la confrontation avec ses utilisateurs. Or, il en faudrait probablement davantage… Je trouve intéressant d’échanger avec Jésus.
Cela me plaît aussi de lui poser la question de sa relation avec Marie-Madeleine, qu’il me réponde avec humour… C’est une manière intéressante de découvrir Jésus. Et peut-être un peu blasphématoire pour certains. Au final, cette simulation interroge: quelles questions s’est posées Dieu en nous créant? Nous avons les mêmes interrogations aujourd’hui.



