
Le livre chrétien se met à l’édition participative
C’est un fait connu : avec un marché du livre en crise, certains éditeurs doivent chercher des sources de financement pour absorber une partie de leurs frais. Par exemple, des subventions. C’est le cas des Éditions Labor et Fides, qui sollicitent le soutien des universités. « Cela nous permet de poursuivre l’édition scientifique, qui serait sans cela déficitaire sur le plan commercial », affirme Marion Muller-Colard, directrice. Souvent aussi, les éditeurs s’associent pour partager les coûts. Ainsi, les Éditions réformées, Réf-Édition, coéditent régulièrement avec les Éditions Olivétan en France et les Éditions Ouverture en Suisse.
Mais il y a une autre solution : l’édition dite participative. Ce modèle d’affaires connaît deux variantes. Soit l’auteur s’engage à acheter un certain nombre de ses propres livres, soit il sollicite son réseau pour précommander tant et tant d’exemplaires. Dans les deux cas, l’éditeur empoche une somme d’argent suffisante pour compenser une partie des frais. Parfois, on se rapproche même de l’édition à compte d’auteur, par laquelle l’écrivain assume la totalité des coûts.
Effet Covid
Ces deux pratiques se sont popularisées à la faveur de la pandémie de Covid-19, durant laquelle beaucoup de gens se sont mis à écrire pour s’occuper. On ne dispose pas de chiffres pour la Suisse, mais en France, les éditions à compte d’auteur pourraient représenter aujourd’hui presque 30 % du total des livres inscrits au dépôt légal. Le secteur du livre chrétien n’échappe pas à la tendance, même s’il n’existe pas de statistiques officielles détaillées.
Les ouvrages chrétiens publiés selon le modèle de l’édition participative peuvent porter sur l’accompagnement de vie, la psychologie chrétienne ou certaines questions théologiques abordées de manière accessible et pratique. Souvent aussi, ils prennent la forme d’un roman ou d’un récit de vie.
Transparence
Nous avons contacté une quinzaine de maisons d’édition chrétiennes en Suisse et en France pour leur demander si elles pratiquaient l’édition participative. Un premier constat s’impose : aucune édition d’orientation protestante réformée ne la propose.
« Cette expression ne m’est pas familière, je ne la comprends pas », a répondu par exemple Marion Muller-Collard. Par contre, certaines éditions d’orientation œcuménique, catholique ou évangélique se sont mises à l’édition participative, voire à l’édition à compte d’auteur. Exemple : la Société biblique de Genève (SBG), avec son label Scripsi qui permet à des auteurs « d’être publiés dans des conditions voisines de l’édition à compte d’auteur, avec les avantages d’être liés à une maison d’édition et intégrés ainsi dans le circuit de distribution », selon le directeur Christophe Argaud.
Sur son site internet, la maison indique explicitement qu'elle peut proposer cette formule, moyennant un devis couvrant la correction, la mise en page et la couverture. Ce fait mérite d’être souligné, car tous les éditeurs ne font pas preuve de transparence sur ce point (lire encadré). À noter également que pour espérer être publié par la SBG, il faut souscrire à sa profession de foi...
Outil intéressant
Autre exemple, les Éditions Saint-Augustin. Fonctionnant comme une société anonyme classique, cette entreprise centenaire ne touche aucune aide de l’Église catholique. « Nous pratiquons l’édition participative pour certains projets prometteurs sur le plan éditorial, mais dont l’équilibre économique serait trop fragile dans le cadre d’une édition classique », déclare Pascal Ortelli, responsable des Éditions.
« Nous considérons ce type d’édition comme un outil intéressant pour garantir une bonne diversité éditoriale, surtout qu’il est de plus en plus difficile d’obtenir des subventions ou un soutien dans les domaines de l’essai, et qui plus est de l’essai religieux », poursuit-il. Impliquer financièrement l’auteur permet ainsi de « partager le risque économique et de maintenir une certaine diversité éditoriale, à un moment où les seuils de rentabilité deviennent plus difficiles à atteindre ».
De A à Z
Avec son label Terre d’encres, rattaché aux Éditions Pillet dont elle s’occupe également, la maison Saint-Augustin propose en outre des contrats à compte d’auteur « pur », avec un service d’accompagnement soigné pouvant aller de A à Z, en commençant par l’aide à l’écriture du manuscrit. « Nous allons ainsi beaucoup plus loin dans le service que la simple autoédition, où une personne se retrouve seule devant son ordinateur. De plus, nous sommes très clairs dès le départ sur le fait que l'auteur finance la prestation et que les perspectives commerciales ne sont pas celles d'une édition classique. »
En France, la maison d’édition évangélique Oasis a développé il y a quelques années une filière pour la publication de livres à compte d’auteur, ‘Publiez votre livre.’ Elle en a déjà publié 450, contre seulement une quarantaine sur le compte de la maison, indique son directeur, René de Groot. Cependant, les meilleures ventes sont toutes enregistrées avec des livres publiés à compte d’éditeur. Et c’est là l’ironie de l’édition participative : elle séduit de plus en plus d’écrivains amateurs et permet aux éditeurs de tirer leur épingle du jeu, mais les ventes sont souvent modestes.
De vives critiques
Tous les éditeurs qui pratiquent l’édition participative ne font pas preuve du même sérieux dans le traitement des manuscrits et l’accompagnement des écrivains. Parmi les maisons qui ont adopté ce modèle d’affaires, quelques-unes sont critiquées sur des forums internet pour la faible qualité des finitions (fautes de français non corrigées, mise en pages rudimentaire, impression de faible qualité) et le manque d’investissement dans la promotion de l’ouvrage.
On leur reproche notamment de ne pas annoncer tout de suite que l’auteur va devoir passer à la caisse. Ce point est souvent abordé dans un deuxième temps, au moment de la discussion du contrat. Surtout, elles sont très peu sélectives. Selon certaines estimations officieuses, elles acceptent jusqu’à 90 % des manuscrits qui leur sont proposés, contre seulement quelques pourcents pour les maisons d'édition réputées sérieuses. Elles ont donc tendance à publier à tour de bras – parfois plus de 200 livres par année, contre une à plusieurs dizaines pour un éditeur traditionnel de taille équivalente. À titre indicatif, les Éditions Labor et Fidès et Saint-Augustin publient chacune une petite trentaine de titres par année, Réf-Éditions une dizaine.





