
«Sans preuve, aucune chancequ’un dossier aboutisse»
En 2024, un rapport du Réseau de centres de conseil pour les victimes du racisme révélait une forte hausse des situations de discrimination raciale (environ + 40 % en un an). De son côté, le CSP Vaud a lancé plusieurs actions en la matière: formations internes et externes, sensibilisation, plaidoyer. En janvier 2025, il a ouvert une permanence à Yverdon-les-Bains, destinée à la population du Nordvaudois et de La Broye. En un an, 41 personnes confrontées à des actes racistes ont été accompagnées. Samson Yemane, coordinateur de lutte contre le racisme et les discriminations, est en première ligne pour écouter leurs récits. Entretien.
Quels témoignages recueillez-vous sur le terrain?
SAMSON YEMANE: D’abord, le nombre est important: 41 situations, c’est beaucoup pour une première année. La répartition suit les statistiques nationales: xénophobie, racisme antinoir et antimusulman, antisémitisme dominent. La majorité des cas ont lieu au travail; les autres, dans l’espace public, de manière anonyme ou non. Tout cela confirme que le racisme structurel est très ancré.
Quelles sont les demandes des personnes qui vous consultent?
On oublie parfois que le racisme occasionne de la souffrance. Je pense à une personne qui vit une situation de discrimination raciale au travail. C’est invivable, car cela donne le message d’une illégitimité dans un lieu où la personne est obligée d’aller. On parle de «charge raciale» pour décrire le fort impact mental qui résulte des discriminations: impossibilité d’avoir confiance en soi, hypervigilance, incertitude sur la manière de gérer la situation, peur qu’elle se retourne contre soi… Sans compter la violence que représentent des délégitimations du type «c’est rien de grave, c’est que ton ressenti».
Ce qui explique les difficultés à porter plainte?
Oui, mais cela est aussi et surtout dû à une lacune juridique. Seul l’article 261 bis du Code pénal sanctionne le racisme. Le problème est qu’il ne s’applique que dans l’espace public, que c’est à la victime d’apporter des preuves et que l’analyse subjective du procureur fait foi pour juger. Si quelqu’un vous lance une insulte raciste dans la rue sans témoin ni preuve, il n’y a aucune chance que le dossier aboutisse. L’article 261 bis ne s’applique pas au cadre privé, aux messages en ligne, etc. Dans ces cas-là, la justice observe les faits sous d’autres angles (injure, etc.). C’est pour cela que le CSP demande, tout comme la Commission fédérale contre le racisme, une loi générale plus large et claire, mais aussi l’inversion de la charge de la preuve.
La réponse au racisme ne peut être uniquement juridique. Comment changer d’approche?
La formation et la sensibilisation sont des clés face au racisme structurel. Si l’on en parlait davantage, les attitudes racistes apparaîtraient dans leur effet excluant. Actuellement, le sujet polarise, comme si le problème venait des victimes. Cela s’explique par une part de naïveté face au phénomène, une ignorance. Mais aussi par le refus de voir la réalité et le privilège blanc, soit tous les avantages dont disposent les personnes qui ne vivent pas le racisme. Enfin, il y a aussi une part de biais cognitifs. Etant un homme, je peux involontairement reproduire des comportements sexistes. Il en va de même pour le racisme, car nous avons tous une part de biais.
Lire aussi:
Nouvelles, le magazine du CSP, édition vaudoise, mars 2026, sur le thème «Lutter contre le racisme».



