
L’attachement au sol, plus fort que le découragement!
Quel est votre rapport à la terre?
SAMUEL WAHLI: Cela commence avec mes racines, déjà. Je viens du Jura bernois, qui est encore très campagnard. Mes parents étaient issus de familles de paysans. Quand j’étais enfant, j’allais régulièrement en vacances chez des amis qui avaient une ferme. Et j’ai dorénavant un frère agriculteur. Je suis donc entouré par le monde agricole depuis toujours.
Qu’observez-vous sur le rapport des paysans à leur terre à travers votre travail?
Il devient de plus en plus difficile. Avant, la terre les nourrissait et leur permettait de vivre mieux. Aujourd’hui, autant les viticulteurs que les agriculteurs ont de la peine à vivre du produit de la terre et de leur travail. C’est quelque chose de très frustrant pour eux. Avant, il y avait également beaucoup plus de coalitions, de partage, alors qu’aujourd’hui la solitude est plus grande. Néanmoins, leur rapport à la terre est tellement fort que, malgré les difficultés, ils gardent une grande passion pour cette terre nourricière et continueront à en prendre soin. La terre est plus forte que tout ce qui pourrait les décourager. Pour la majorité, en tout cas, car il y a encore trop de suicides. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’aumônerie a été mise en place.
Diriez-vous que cette passion rend l’idée de changer de voie difficile?
Absolument. Il y a également une certaine pression, car abandonner une exploitation implique souvent de devoir l’annoncer à des parents qui ne le vivraient pas bien. Et même quand la famille les soutient, il y a la culpabilité de stopper quelque chose pour lequel la famille a travaillé si dur.
Quels sont vos outils pour les aider?
C’est d’abord un réseau. Je vais à la rencontre de l’humain qui se trouve être agriculteur. Selon leurs questionnements, je peux les orienter vers une instance plus appropriée, chez un médecin ou un psy. Mon autre outil principal, c’est ce que je suis, avec mon envie de les accompagner dans ce qu’ils traversent. C’est un espace sans jugement, confidentiel, où ils peuvent poser les choses, le tout basé sur les valeurs de l’Evangile.
Comment réagissent-ils à la dimension religieuse de votre accompagnement?
Quelquefois, la première réaction est un mouvement de recul. Je me souviens de cette dame qui avait eu une réaction très forte en entendant que j’étais aumônier. Avec humour, je lui ai dit que si elle n’était pas convaincue, elle n’aurait qu’à lâcher ses chiens sur moi. J’ai fini par la rencontrer et nous avons eu un super contact. Mais il ne faut pas arriver en voulant faire du prosélytisme, il faut être subtil et aller à leur rencontre, quelles que soient leurs croyances.
Comment les gens prennent-ils contact avec vous?
C’est la plupart du temps des proches inquiets qui nous appellent. Ou un contrôleur qui rentre de chez un agriculteur sous l’eau. Cela nous ouvre une porte et nous prenons contact avec cette personne. Mais dans le monde agricole, il y a une très grande pudeur quant à la santé mentale. Pour eux, il n’y a pas le choix, ça doit aller. Il en va peut-être de leur survie aussi.
Quel lien voyez-vous entre la perte de connexion avec la terre et les églises qui se vident?
Dans les deux cas, la notion de contrainte est forte et peut décourager. Aujourd’hui, il y a une individualité qui fait que l’on peut suivre le culte depuis son salon et consommer des produits qui viennent du monde entier. Mais je crois que l’on revient gentiment à quelque chose de différent.



