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Protéger ce qui rend la vie possible

 
3 min de lecture
Innovation
Dans un essai stimulant, le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret plaident pour l’essor d’une nouvelle valeur cardinale et protégée: l’habitabilité, ancrée en partie dans des textes bibliques.

La limite de 1,5 degré à ne pas franchir pour ralentir le réchauffement climatique s’apprête à être allégrement dépassée. Plus un mois ne se passe sans qu’un nouveau scandale de pollution soit découvert. Face à ce constat angoissant, plusieurs attitudes existent.

On peut réfléchir sur le plan des coûts et donc du partage des responsabilités. On peut aussi – et en même temps – souhaiter un changement de paradigme. C’est ce à quoi appellent Baptiste Morizot et Laurent Neyret.

Le duo défend l’inscription dans le droit d’un principe d’habitabilité comme valeur protégée aussi importante, selon eux, que l’émergence de la notion de dignité après la Seconde Guerre mondiale et les massacres nazis. «Une valeur protégée est une force d’organisation. C’est un socle: non pas une solution magique, mais une fondation qui rend possible la solidité de tout l’édifice. […] Une société qui n’a pas nommé ce à quoi elle tient ne peut pas demander de sacrifices en son nom.»

Mais alors, comment comprendre l’habitabilité? Plusieurs définitions émaillent leur essai. «La propriété de tout milieu, à toute échelle spatiotemporelle, dans lequel les conditions d’existence et de développement de chacune des formes de vie sont produites par l’activité interdépendante de la diversité de la vie». 

Autrement dit, la capacité à accueillir et favoriser la vie. Cela passe par la prise de conscience que cette dernière n’est de loin pas une évidence. «L’habitabilité n’est donc pas un état donné, un acquis géologique ou astronomique que nous aurions reçu une fois pour toutes – c’est un processus vivant, fragile, qui se refait à chaque instant.

C’est cette capacité de la vie à créer et maintenir ses propres conditions d’existence qui est aujourd’hui dégradée. Et cette capacité, parce qu’elle est partout simultanément à l’oeuvre, est insubstituable: aucune technologie ne peut compenser sa dégradation.»

Dans l’essai, le terme qui revient le plus souvent est «vivant». C’est peut-être cela, l’élément non négociable, supérieur, cardinal que vient protéger l’habitabilité – sollicité, Baptiste Morizot n’a pas souhaité le confirmer explicitement. «La Terre n’est pas habitable par nature. Elle est rendue habitable, en permanence, par la vie», affirme le texte. Cette primauté absolue accordée à la vie est une vision qui paraît assez proche de celle du christianisme. Les deux auteurs citent ainsi le déluge biblique, dans lequel ils voient une parabole de l’interdépendance, et l’arche comme une métaphore de notre planète (lire l’encadré).

Mais peut-on protéger la vie coûte que coûte? Des conflits de valeurs ne vont-ils pas forcément découler de ce choix? Les auteurs ne nient pas les tensions entre liberté économique et protection de l’environnement. Mais ils proposent de les reconnaître comme une tension entre deux valeurs cardinales… et non un affrontement entre une liberté sacrée et une contrainte arbitraire. «La reconnaissance du principe d’habitabilité ne supprimerait pas les tensions, mais les rendrait intelligibles et gouvernables […]. De même que l’on accepte de ne pas pouvoir faire n’importe quoi à un être humain parce que sa dignité est sacrée, on accepterait de ne pas pouvoir faire n’importe quoi aux milieux qui produisent les conditions de la vie parce que l’habitabilité est sacrée.» Une conception non pas spirituelle ou religieuse, mais avant tout «humaniste.»

«Les espèces étaient le monde»
EXTRAIT 

«A l’aube de débarquer, Noé comprit que la vie n’était pas une collection d’espèces, mais un tissu d’interdépendances. Alors la parabole change son sens: Noé n’a pas sauvé la diversité du vivant pour la beauté de sa variété, mais parce que la diversité du vivant est ce qui sauve toute vie. L’arche n’était pas un musée mobile, mais une matrice d’habitabilité capable de se déplier à l’échelle d’un monde. Les espèces n’étaient pas les colocataires du monde: elles étaient le monde. L’habitabilité terrestre n’est rien d’autre que cette trame d’interdépendances.

Dieu n’aurait donc pas demandé à Noé de «sauver quelques vivants», mais de sauver le monde lui-même, car il n’existe que sous la forme des relations qui rendent la vie possible: respirations croisées, cycles nutritifs, régulations silencieuses, cohabitations patientes.»

Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque, Baptiste Morizot et Laurent Neyret,
Gallimard, «Tracts», 2026, 62 p.