A Lampedusa, les migrants témoignent des tortures infligées par les Libyens

©Mediterranean hope/Francesco Piobiocchi
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©Mediterranean hope/Francesco Piobiocchi

A Lampedusa, les migrants témoignent des tortures infligées par les Libyens

14 novembre 2018
Les employés de Mediterranean Hope sur l’île de Lampedusa ont recueilli des preuves de torture et de violences subies par les migrants en Libye. Des témoignages qui appuient leur volonté de créer des passages sûrs et légaux.

«Nour a dessiné les cellules et les quatre portes de sécurité sur une feuille de papier. Les hommes et les femmes étaient dans des cellules séparées. Et elle a raconté comment tous les soirs, des femmes étaient emmenées dans la cellule qui se trouve après la troisième porte de sécurité. Quatre hommes par femme. Quatre miliciens libyens pour chaque prisonnière somalienne ou érythréenne. Et tous les soirs, elles étaient violées à répétition. Par quatre étrangers. Tous les soirs. Pendant plus d'un an. Et quand l'une d'elles tombait enceinte, on l’emmenait au même endroit et on lui donnait des coups de pied. Jusqu’à provoquer une fausse couche.» Le témoignage de Nour est l’un des nombreux qu’ont récolté les employés de Mediterranean Hope, un programme pour les réfugiés et les migrants de la Fédération des Églises Évangéliques en Italie (FCEI), qui vivent sur l'île de Lampedusa et qui maintiennent actif un Observatoire qui réalise un travail de premier accueil et médiation avec les migrants.

Bien que le débat public de ces dernières semaines se soit déplacé vers d'autres questions, la situation en Libye continue d'être très critique et les migrants piégés dans ces terres font état de conditions de détention à la limite de la survie et de violations continues des droits humains. Le témoignage de la jeune femme a été recueilli quelques jours à peine après son débarquement à Lampedusa le 13 octobre.

Loin des caméras, les débarquements continuent

Entre-temps, même si, à la suite de la campagne de criminalisation menée par les ONG et de l'impossibilité d'intervenir dans les opérations de recherche et sauvetage (ndlr: SAR ou «Search and Rescue», une zone établie par la Libye au large de ses eaux territoriales), l'île a disparu des programmes télévisés et des grands médias, les débarquements continuent.

Les Tunisiens arrivent en petits groupes, dans des barques en bois, tandis que le voyage depuis la Libye semble avoir pris de nouvelles formes, avec de nombreux transbordements entre petits et grands bateaux jusqu'à l'arrivée dans les eaux internationales, comme le raconte Imad, arrivé lui aussi le 13 octobre: «2700 dollars pour le voyage d'Égypte à Lampedusa, incluant des voyages en camion et bateau. La détention d'abord dans une maison, puis dans une sorte de camp de réfugiés. La violence et la faim. Et puis le voyage, avec trente-trois autres personnes, originaires du Liban, de l'Égypte, de la Somalie, de l'Érythrée, sur un petit bateau chargé sur un navire et déchargé cinq heures des côtes de Lampedusa, pour leur permettre de rejoindre la côte seuls dans leur embarcation. Les personnes ‘les plus sombres’ étaient obligées de rester dans la cale tandis que les Égyptiens et les Libyens pouvaient rester sur le pont.»

Créer des passages sûrs

Les migrants enfermés dans le hotspot (centre d’enregistrement) de l'île parviennent souvent à rejoindre le village et Mediterranean Hope leur fournit une connexion internet pour contacter leurs familles et les rassurer en les informant de leur arrivée, saine et sauve, après la traversée de la mer. C'est à ce moment que les employés du programme FCEI ont l'occasion de parler avec les migrants et recueillent leurs histoires. «Abdi est parti d'Érythrée. Il a traversé l'Éthiopie puis le sud du Soudan, avant d’arriver en Libye. Il y a passé un an et sept mois, dans un endroit fermé et étroit, frappé chaque jour par le ‘Gangsterman’, jusqu'au jour où il a appelé sa mère en Érythrée, lui demandant 11 000 dollars pour être libéré. Ce n'est qu'après le paiement qu'il a été embarqué et est arrivé à Lampedusa. Zakaria vient d'Asmara, capitale de l’Érythrée. Il est arrivé en Libye par le Soudan. Il y est resté deux ans en prison, transféré de ville en ville, jusqu'à son embarquement, son voyage et son débarquement à Lampedusa.»

«Ces histoires, pleines de brutalité et de violations des droits humains, montrent une fois de plus que nous devons travailler pour créer des passages sûrs pour ceux qui fuient la guerre et la pauvreté, que les corridors humanitaires sont une solution possible pour combattre le cynisme des trafiquants, la politique qui a fermé toutes les routes légales de passage en Italie et en Europe, et l'égoïsme des gens qui demandent des frontières et des barrières maritimes fermées», a déclaré Marta Bernardini, coordinatrice du programme Mediterranean Hope sur l'île de Lampedusa.

 

NEV/Protestinter