A la frontière de l’Eldorado, le désastre humanitaire

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Le pasteur Randy J. Mayer, de la Good Shepard Church of Christ en Arizona, est engagé depuis plus de vingt ans auprès des migrants à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis.
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A la frontière de l’Eldorado, le désastre humanitaire

NEV Agenzia
9 août 2019
Engagé depuis plus de vingt ans dans les territoires frontaliers entre les États-Unis et le Mexique, le pasteur Randy J. Mayer interviendra lors de la rencontre sur la migration promue par la Fédération des Églises protestantes d’Italie. Interview.

A l’occasion de son prochain synode, qui se tiendra le 26 août à Torre Pellice (agglomération de Turin), la Fédération des Églises protestantes d’Italie organise, via son programme Mediterranean Hope, une grande rencontre sur le thème de la migration. Randy J. Mayer, pasteur titulaire de la Good Shepherd United Church of Christ en Arizona, viendra y livrer son témoignage ainsi que son expertise sur la question, en raison de son engagement de longue durée à la frontière américano-mexicaine. Interview.

L'accord entre les États-Unis et le Mexique visant à limiter le flux des migrants est-il efficace?

Les différentes politiques mises en œuvre par l'administration Trump pour stopper le flux de migrants ont créé plus de souffrance et de chaos qu'autre chose: en réalité, elles ont même augmenté l'immigration. Après avoir été bloqué par les tribunaux pendant un certain temps, le «Séjour au Mexique» (un programme qui oblige les demandeurs d'asile à attendre au Mexique pour que leur demande soit examinée, ndlr.) est maintenant en vigueur depuis environ trois mois. Bien qu'on en parle comme s’il était opérant tout le long de la frontière, on ne l'applique en fait qu'à deux ou trois endroits précis, à titre de programme pilote. Il n’existe par exemple pas à Nogales (à la frontière avec l'Arizona), où nous sommes.

L'autre programme actuellement en vigueur exige que les demandeurs d'asile fassent une demande de protection dans un «tiers pays sûr», s'ils passent par un pays avant d'arriver aux États-Unis.

Le résultat?

Dans la pratique, par exemple, le Guatemala est contraint de servir de pays tiers pour les demandeurs d'asile d'Amérique centrale et de renvoyer ceux qui arrivent d'Amérique centrale au Guatemala s'ils cherchent asile à la frontière américaine. On ignore si cette politique est toujours en place. Au départ, la Constitution guatémaltèque ne l'aurait pas permise, mais l'administration Trump exerce d'énormes pressions. D'un point de vue juridique, elle ne tient pas la route, car, selon le droit international, le Guatemala n'est pas un pays sûr: de nombreux demandeurs d'asile viennent de ce pays.

Quels sont les problèmes les plus graves auxquels vous faites face en ce moment?

Il y a plus de 2000 personnes dans les refuges de Nogales, au Mexique, en attente de leur entrevue pour déterminer leur besoin de protection, en raison des conditions d'insécurité de leur pays d'origine – la première étape dans le processus. Or, le gouvernement américain a ralenti le rythme de ces entretiens, parfois à seulement une ou deux familles par jour. Et chaque jour, de plus en plus de migrants arrivent: la liste et la file d'attente des personnes à la frontière s'allonge. Les abris sont pleins et malsains, la varicelle, les insectes et la gale se propagent. Il fait très chaud, plus de 37 degrés. Beaucoup de familles vivent dans la rue, dorment dans des cimetières la nuit. Et les cartels s'attaquent aux plus vulnérables.

Les cartels?

Les demandeurs d'asile sont tellement désespérés qu'ils paient pour les cartels, parfois même 500 $ par personne pour être emmenés dans le désert, où des groupes de 50 à 300 personnes se forment. Leur intention est de traverser vers les États-Unis et d'être ainsi arrêtés par des patrouilles frontalières, auxquels ils pourront demander l'asile. Tout cela est très dangereux parce que ce sont déjà des gens très faibles et qu'ils risquent de marcher longtemps. Ce qui pourrait et devrait être un processus efficace et ordonné devient donc un système chaotique et cruel.

Qu’ont pu faire les Églises dans cette situation?

Le problème, créé par ce goulot d'étranglement à la frontière, est le besoin d'abris. Les patrouilles frontalières et le bureau de l’immigration des États-Unis ont simplement laissé des familles dans les villes et les gares routières le long de la frontière pendant des mois. Des gens sans nourriture, sans argent, sans moyens de subsistance. C'était un désastre humanitaire. Les Églises et les organismes sans but lucratif le long de la frontière ont donc dû rapidement créer un système d'abris. A Tucson, pendant l'hiver, il y avait environ 200 à 300 «nouveaux» demandeurs d'asile par jour, qui étaient abandonnés à leur sort. Maintenant il y a cinq ou six refuges dans les églises avoisinantes.

En Italie, les ONG qui sauvent les migrants en Méditerranée continuent d'être criminalisées: qu'en pensez-vous?

J'ai suivi les cas de criminalisation des travailleurs humanitaires en Méditerranée. Je pense que c'est manifestement injuste, mais malheureusement, il est prévisible que l'Italie et d'autres pays suivent aussi l'exemple des États-Unis, qui criminalisent depuis quinze ans les travailleurs humanitaires. Les gouvernements travaillent activement ensemble et partagent leurs politiques et leurs approches sur la question de la sécurité. Chaque année, des conférences sur la sécurité sont organisées au cours desquelles des entreprises et des multinationales vendent leurs dernières technologies et techniques pour militariser et contrôler les frontières et arrêter l'immigration. Durant les quatre dernières administrations, de plus en plus de fonds ont été investis pour militariser les frontières, avec des murs, des infrastructures technologiques, des agents, des drones. Mais cette stratégie s'est avérée inefficace, car elle n'a pas entraîné une baisse aussi importante des flux migratoires.

D’où cette politique de criminalisation…

Aux États-Unis, ces dernières années, nous avons assisté, d'un point de vue juridique, à une criminalisation constante des migrants ainsi que des gens qui les aident, qui leur donnent de l'eau quand ils sont au milieu du désert. La tentative de criminalisation des ONG et de l'aide humanitaire se déroule donc aux États-Unis, en Italie et dans d'autres pays. Au cours des quinze dernières années, le gouvernement américain a d’ailleurs tenté d'arrêter notre travail. En fait, 38 ou 39 procès contre le mouvement humanitaire ont eu lieu – et le gouvernement américain n'a gagné que deux ou trois procès. Le gouvernement américain a même infiltré activement les Églises et les ONG pour les espionner et les condamner ensuite pour leurs activités humanitaires. Or nous combattrons le gouvernement américain devant les tribunaux. Et nous pensons que nous pouvons gagner.

Open Arms: les Églises réformées italiennes veulent accueillir

Dans une lettre adressée le 7 août au premier ministre Giuseppe Conte et au ministre de l’Intérieur Matteo Salvini, le président de la Fédération des Églises évangéliques d'Italie (FCEI), le pasteur Luca Maria Negro, et le modérateur de la Table vaudoise (autorité de l’Église vaudoise d’Italie), le pasteur Eugenio Bernardini, ont exprimé leur volonté d'accueillir les réfugiés sauvés par le navire Open Arms le 2 août dernier.

«Ce geste», expliquent les deux protestants, «a une signification éminemment humanitaire pour nous et répond, outre à la vocation évangélique d’'accueil et d'amour du prochain, à l'urgence de mettre en sécurité des personnes déjà jugées et coupables de rien d'autre que d'échapper à la guerre et aux persécutions.»

Tant la FCEI, à travers le programme Mediterranean Hope, que la Table vaudoise à travers la diaconie vaudoise, sont engagées dans des activités d'accueil réservées, pour la plupart, aux bénéficiaires du projet «corridors humanitaires».

«Notre proposition», expliquent les deux pasteurs, «vient de l'appréciation de la solution trouvée dans des cas similaires lorsque d'autres réfugiés arrivés en Italie ont ensuite été partiellement déplacés sur la base d'accords avec certains États européens.  Comme vous vous en souvenez, dans ces cas-là, les structures de la Conférence épiscopale italienne ont reçu des quotas de migrants. Pour consolider ce modèle opérationnel, nous nous engageons depuis longtemps auprès des Églises protestantes et des organismes œcuméniques européens afin qu'ils soutiennent activement les politiques d'accueil partagé et de solidarité.»

Un décret de criminalisation

«Il aurait été plus approprié et plus honnête d'appeler cela un "décret de criminalisation"», a déclaré Luca Maria Negro, président de la Fédération des Églises évangéliques d'Italie (FCEI) en marge de l'approbation du décret de sécurité bis, approuvé par le Sénat le 6 août au soir. Le décret n’a en effet rien à voir avec la sécurité des Italiens et des immigrants, poursuit-il, mais a, selon les intentions expresses du ministre de l’Intérieur Matteo Salvini, uniquement pour objet la criminalisation des ONG qui agissent dans les activités de recherche et sauvetage en Méditerranée.