Sandra Depezay: «Reconnaître les migrants dans toute leur humanité»

© Jean-Bernard Sieber
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Sandra Depezay, pasteure
© Jean-Bernard Sieber

Sandra Depezay: «Reconnaître les migrants dans toute leur humanité»

Asile
Elle rêvait de faire de l’humanitaire, c’est finalement le pastorat qui s’est imposé à elle. Elle donne de son temps aux migrants.

Pasteure dans la paroisse Val-de-Ruz (NE), Sandra Depezay consacre un jour par semaine à l’aumônerie œcuménique du Centre fédéral pour requérants d’asile de Perreux (NE). «Quand j’arrive, les rencontres commencent dans les couloirs, puis je me dirige vers l’une des salles communes où je prends place auprès des requérants. Dans chaque bâtiment, il y a des canapés et un bar à café que des migrants ont fait eux-mêmes avec des palettes de chemin de fer», décrit la ministre. «Dans le centre, il y a peu de calme. Suivant leur vécu, les personnes peuvent avoir des nuits agitées. Les procédures sont un parcours du combattant», énumère la quarantenaire. «Ces gens sont parqués là. Je ne devrais pas le dire comme ça, mais quand même…», lâche la pasteure.

Être une présence

Malgré les difficultés pour s’isoler dans cet univers, des requérants sont souvent seuls. «Je m’approche volontiers des plus solitaires. Si j’étais dans cette situation, j’aurais aussi envie de savoir que je compte pour quelqu’un», explique Sandra Depezay. «Et comme aumôniers nous avons le privilège d’être là pour ces personnes.» «Parfois, on s’aperçoit que juste une présence suffit. A l’image de cette dame du Kosovo, musulmane. On a échangé un peu grâce à son fils qui a quelques bases de français, mais ça n’allait pas: c’était une conversation entre adultes. Finalement, j’ai passé un moment en silence à ses côtés, elle en avait besoin car dans le centre elle est déconnectée. Elle a peu de relations humaines.»

«je veux faire Église avec les gens qui se présentent à moi»

Comment se préparer à une journée à Perreux? «C’est exigeant, ça demande une grande disponibilité. Il faut faire de la place dans ses préoccupations pour être ouvert à l’autre, s’attendre à l’imprévu et se savoir régulièrement confronté à l’impuissance», répond la pasteure. «Et en ressortant, j’ai la chance de pouvoir remettre les gens que j’ai rencontrés à plus grand que moi, les remettre à Dieu. Mais parfois, ça ne suffit pas», souffle-t-elle. «Heureusement, on est une équipe. Quatre collègues et un remplaçant: Manuela Hugonnet, sœur Thérèse Mwamba, Luc Genin, Pierre-Olivier Heller. Les échanges que nous avons entre nous nous aident à prendre de la distance.» Malgré tout, il y a des moments de colère et de découragement. «Parfois, en connaissant l’histoire d’une personne, je me dis que ce n’est pas possible qu’on puisse refuser de la protéger. Alors oui, il y a des moments de révolte qui naissent du sentiment d’injustice. Ce sentiment est d’abord celui que vivent les chercheurs d’asile. C’est là qu’accompagner les personnes, les écouter, les reconnaître dans toute leur humanité prend peut-être le plus son sens.»

Des racines à Neuchâtel

«J’ai l’impression d’avoir peu de bagage pour faire ce que je fais, et pourtant je me sens appelée à être là où je suis», reconnaît la ministre. «Les personnes que je rencontre m’apportent aussi beaucoup. C’est en travaillant dans l’asile (j’y ai déjà travaillé avant Perreux), que je me suis rendu compte que moi-même, j’avais pris racine dans un lieu qui n’est pas celui de mes parents. Mon père est français et ma mère bernoise. J’ai grandi à Neuchâtel, mais cela aurait pu être ailleurs. Aujourd’hui, je n’imagine plus partir», explique- t-elle. «En 1996, j’ai fait un stage de rue à Montréal. En rentrant, j’ai rencontré Jan de Haas, alors pasteur de rue à Lausanne. J’ai compris que je n’avais pas besoin de partir pour me mettre au service de mon prochain.» Une conviction qui a grandi en elle. «En paroisse, on veut ‹faire venir› du monde, moi je veux faire Église avec les gens qui se présentent à moi.»

Si Sandra Depezay a la fibre résolument sociale, devenir pasteure n’a pas toujours été une évidence pour elle. Sa première formation en herméneutique religieuse l’a obligée à retourner sur les bancs de l’uni pour un complément quand le pastorat s’est imposé à elle. «Plus jeune, j’avais envie de faire de l’humanitaire, puis je me suis aperçue que l’être humain en situation de déshumanisation se rencontre partout. Je suis devenue permanente laïque à l’Église réformée évangélique du canton de Neuchâtel. C’était pour moi une façon de partager ce que j’avais reçu: la conviction que sans condition aucune, je compte aux yeux du Tout-Autre.» Pendant quelques années, elle donne ainsi le caté et assume des engagements en lien avec les activités de solidarité de l’Église. «Mais mon tout premier travail à l’EREN a été de contacter des personnes qui ne payaient pas la contribution ecclésiastique. C’était déjà une forme de rencontre…»

Bio express

1976 Naissance à Neuchâtel 

1996 Stage de travailleuse de rue à Montréal

2007 Commence à travailler pour l’Eglise réformée évangélique de Neuchâtel comme laïque

2011/2014 Formation complémentaire en théologie et stage pastoral

2015 Consacrée pasteure 

2018 Début de l’activité d’aumônier (au centre fédéral pour requérants d’asile) à Perreux 

Aumôneries auprès des migrants

Les Églises cantonales assument des services d’aumônerie œcuménique dans les différents centres pour requérants d’asile présents sur leur territoire. Pour les centres fédéraux, un financement solidaire entre les cantons est mis en place au travers de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse. En 2018, l’assemblée des délégués de la FEPS a décidé à l’unanimité de faire passer de 350 000 à 420 000 francs par année le montant alloué à cette tâche.