Dick Marty: «L'oreille des sans-droits»

© Initiative multinationales responsables
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Dick Marty
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Dick Marty: «L'oreille des sans-droits»

Minorité
L’ex-procureur réputé pour ses solides enquêtes internationales est aujourd’hui le porte-parole de l’initiative pour des multinationales responsables. Une vie d’engagements, tournés vers les sans-voix.

Protestant en pays tessinois, souffrant d’un problème de vue qui l’oblige à porter d’épaisses lunettes, Dick Marty est marqué dans son enfance par la différence, les moqueries, qui déclenchent une sensibilité innée au fait d’être «extrêmement minoritaire». Y compris sur le plan religieux. «Notre protestantisme, très influencé par l’Église vaudoise en Italie, n’était pas une opposition de combat, mais ‹modéré›. Nous tentions simplement de maintenir le dialogue avec la majorité catholique.»

La politique, «surtout internationale!», le passionne dès son plus jeune âge, il se souvient d’avoir manqué l’école «pour écouter les conférences de presse de de Gaulle, en 1958, sur l’Algérie».

D’abord chercheur en criminologie, il devient procureur du Tessin, spécialiste des mafias et des trafics de drogue. Comment celui qui se passionne pour la «pâte humaine» au point d’avoir failli étudier la psychiatrie trouve-t-il son compte dans l’univers juridique? «C’est le contact avec les gens qui m’a toujours plu. Comme procureur, lorsque je conduisais des enquêtes, je n’aimais pas déléguer les interrogatoires. J’investissais beaucoup de temps pour écouter les victimes et les auteurs et me faire mon idée. Parler avec eux permet de faire tomber bien des masques, et de découvrir des personnalités. J’aurais eu de la peine à être avocat et à défendre une cause sans en être intimement convaincu.» Cette intime conviction le porte face aux menaces de mort. «Naïvement, quand vous faites quelque chose de juste, vous avez un sentiment d’immunité.»

Le Conseil de l’Europe confie des missions sensibles à cet enquêteur aux qualités reconnues. En 2006, il démontre dans un rapport l’existence d’un réseau mondial de prisons secrètes de la CIA où se pratique la torture. Des faits reconnus sept ans plus tard par une commission du Sénat américain. Son rapport de 2010 sur le trafic d’organes effectué par l’Armée de libération du Kosovo, implique l’actuel Premier ministre de ce pays, Hashim Thaçi, aujourd’hui mis en cause par une dizaine de chefs d’accusation. Des combats de longue haleine, où le découragement n’a pas sa place. «Le temps de la vérité est souvent long. J’ai toujours eu confiance qu’un jour elle sortirait. La difficulté, c’est que pour rechercher la vérité, en tant que société ou sur le plan personnel, il faut savoir vivre avec le doute, accepter de ne pas se réfugier dans les certitudes.»

« Pour rechercher la vérité, il faut savoir vivre avec le doute »

Ses fonctions ont permis à Dick Marty de découvrir différents endroits du monde, des Philippines à l’Afrique, entraînant son engagement actuel pour la campagne en faveur de la responsabilité des multinationales. L’enjeu de cette initiative portée par 130 ONG et par les principales Églises: «Inscrire un article dans la Constitution suisse, prévoyant que si quelqu’un, n’importe où dans le monde, est lésé dans ses droits fondamentaux ou par une violation grave à des normes environnementales, il peut demander réparation du dommage devant les tribunaux suisses, si l’entreprise responsable a son siège dans notre pays et qu’elle contrôle la filiale d’approvisionnement concernée.» On réduit souvent ce texte à une initiative anti-business, Dick Marty rappelle qu’il vise d’abord à défendre les sans-droits en particulier des enfants «qui ne sont protégés par personne», dans des pays comme le Congo ou la Bolivie, où «une classe dirigeante sert ses intérêts, des sociétés privées se conduisent comme des maîtres absolus, ne rendant compte de rien et la majorité de citoyens ne profite nullement des richesses produites».

Si, aujourd’hui, les infractions de ces grands groupes peuvent être facilement documentées, grâce aux téléphones portables par exemple, cela ne suffit pas, estime Dick Marty, pour entraîner des changements fondamentaux. Pourquoi? «Parmi les entreprises les moins respectueuses des droits humains, il y a celles de l’extraction, dont un certain nombre sont basées en Suisse. Or ces dernières n’ont pas à rendre des comptes aux consommateurs finaux!» Elles traitent avec d’autres sociétés et très souvent, ces géants sont en position de force. «Toute l’industrie électronique a besoin de Glencore, sans cobalt, aucun appareil électronique ne fonctionne…» Face à l’opacité de ces géants, il estime une réelle «transparence» indispensable. Tout en reconnaissant que le rapport à la vérité et le manque de médias indépendants et critiques, au niveau mondial, sont aujourd’hui plus préoccupants que jamais.

Bio express

Naissance à Sorengo (Tessin) en 1945, «mais ma maman neuchâteloise m’a transmis un profond amour de la culture francophone». Procureur général du Tessin (1975-1989), entrée en politique sur sollicitation du PLR. Conseiller d’Etat tessinois (1989-1995). Conseiller aux États (1995-2011), député durant 14 ans à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe qui le charge d’enquêtes délicates (prisons secrètes de la CIA, trafic d’organes au Kosovo, Tchétchénie…), aux conclusions unanimement reconnues et avérées aujourd’hui. 

Les deux faces de l’indépendance

«L’indépendance a toujours deux aspects: c’est d’abord quelque chose de très intime et personnel, mais cela ne suffit pas. Il faut apparaître indépendant. Si l’on accepte de l’argent ou un soutien externe, on perd cette apparence de probité, et ce, quelle que soit notre capacité intérieure à ne pas se laisser influencer.»

A lire

Une certaine idée de la justice, Dick Marty, Favre, 312 p., 2018.