Premier Noël en famille

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Premier Noël en famille

Alix Noble Burnand, conteuse
28 novembre 2019
Conte
La rédaction de Réformés vous propose une histoire à lire en famille.

C’est seulement maintenant qu’on la voit! Petite, sous le grand ciel blanc. Son foulard a glissé et montre son visage clair. Une mèche de cheveux colle à son front. A ses pieds, la forme de son ventre dessine une ombre ronde.

Au pied de la colline, en contrebas, pas une feuille ne bouge dans les arbres qui recouvrent la rivière.

J’imagine le village au sommet d’une petite colline. Tout autour, d’autres collines jusqu’à la route des caravanes, au loin, vers l’est. Au bas de la colline, une rivière serpente sous une écharpe d’arbres.

C’est l’heure de la sieste. Le soleil d’août pèse de tout son poids sur le village qui fait le dos rond, écrasé de chaleur. Pas âme qui vive dans les ruelles ni hors de l’enceinte du village. Des bêtes se sont réfugiées à l’ombre des murailles. Au pied de la colline, en contrebas, pas une feuille ne bouge dans les arbres qui recouvrent la rivière. Pas un bruit. A peine, de temps en temps, le bêlement accablé d’un cabri qui appelle sa mère.

Soudain, la petite silhouette maigre d’un enfant émerge du creux de la rivière et remonte en courant le chemin blanc de poussière qui mène au village. Il crie d’une voix aiguë : «Elle arrive! Je l’ai vue dans les collines! Elle revient!»

Il s’engouffre sous le porche sombre du mur d’enceinte, sa voix monte le long des ruelles et réveille le village: «La fille, elle arriiiive!»

Des portes s’ouvrent, des volets claquent. Des hommes, des vieilles et des petits accrochés aux jupes de leurs mères sortent des maisons. S’assemblent, se regroupent, s’agitent. Une sorte de grondement sourd les soude ensemble: «Elle revient? Elle ose?»

Ils se mettent en foule. Une petite foule. Parce que c’est un petit village.

Foule qui coule le long de la ruelle jusqu’à la grande porte qui troue la muraille.

Ceux qui marchent en tête s’arrêtent sous l’ombre noire du porche. Au-dehors, un soleil dur les attend. La foule derrière eux les presse, les pousse de l’autre côté de la muraille. Ils sont aussitôt pris dans la lumière éblouissante. Ils clignent des yeux.

Elles fouettent leurs hommes de mots crus: «adultère, lapidation».

Le village se masse devant la porte, collé à la muraille chaude. Les hommes sont devant, avec les femmes derrière eux, qui les excitent. Leurs voix aigres montent dans l’aigu. Elles fouettent leurs hommes de mots crus: «adultère, lapidation».

Les hommes hésitent. Un premier se baisse et ramasse une pierre. D’autres l’imitent. Des enfants se glissent entre leurs jambes et regardent en bas du chemin, vers la rivière cachée sous sa voûte d’arbres, vers les collines desséchées, au fond. Ils mettent leurs mains en visière pour mieux voir.

Ils ne voient rien.

Pourtant, elle est là. La fille. Invisible sous le couvert sombre des arbres. Sous leurs branches en arc, la rivière passe, pressée, avec son petit bruit de fraîcheur. Les arbres frémissent en dedans. Ils recouvrent d’ombre la fille et la rivière, comme on le ferait pour un secret précieux.

Elle avait pensé, peut-être, qu’à l’heure de la sieste, elle pourrait rentrer chez ses parents sans se faire remarquer.

Elle avait pensé, peut-être, qu’à l’heure de la sieste, elle pourrait rentrer chez ses parents sans se faire remarquer. Parce qu’il fallait bien qu’elle revienne. Ensuite, elle serait allée chez lui.

Mais au moment de sortir du couvert, elle les voit là-haut, en pleine lumière, devant la muraille. Ils l’attendent.

Cousins, voisines, amis, au temps d’avant. Mais maintenant, ils sont devenus masse compacte et hostile.

Elle recule. Ils se défont soudain et regardent derrière eux. Elle voit leur dos. Ils s’écartent. S’ouvre un petit sentier entre eux. Un homme passe au milieu et s’immobilise maintenant, devant la muraille, devant le village. Seul devant, avec eux tous derrière lui.

Il regarde vers elle. Elle le voit, lui qui ne la voit pas. Elle fait alors un pas. Elle sort de l’ombre.

Le soleil la cueille comme on le ferait d’un fruit mûr et l’enveloppe toute entière de sa lumière crue.

C’est seulement maintenant qu’on la voit! Petite, sous le grand ciel blanc. Son foulard a glissé et montre son visage clair. Une mèche de cheveux colle à son front. A ses pieds, la forme de son ventre dessine une ombre ronde.

La foule, en haut, a vu le ventre. Elle gronde en sourdine, comme un animal lâche qui va attaquer plus faible que lui.

L’homme seul devant a vu aussi. Une douleur aiguë lui serre le ventre, puis le cœur. Comme si une main puissante le tordait. Pour le briser. Pour démolir le mur qu’il avait construit, pierre par pierre en dedans de lui. Un mur épais. Assez solide pour tenir face aux regards des autres. Pour encager sa honte. Pour cercler l’hébétude. Pour ne sentir plus que la colère et son bouillonnement chaud.

Ils étaient fiancés depuis l’enfance! Depuis presque toujours, ils étaient promis l’un à l’autre. La dot avait été payée, ils attendaient la fin de la moisson de l’orge, puis celle du blé et, un peu avant la récolte des olives, ce serait enfin la fête! Une semaine de fête! On avait économisé toutes ces années pour avoir assez d’argent et payer vin, viandes, galettes, dattes, et régaler toute la famille, celle d’ici, amis, voisines et cousins qui venaient de loin, des collines, de Jérusalem!

Le mariage, un chemin simple comme leur vie et celles de leurs parents avant eux. Dans la droiture et le respect de la loi. La fin de l’enfance et le début d’après.

Mais elle avait tout détruit! Son départ précipité d’abord, sans explications, sans même lui parler, puis les rumeurs, la fausse commisération des amis, voisines et cousins. Et aujourd’hui, en plein soleil, la preuve bien ronde! L’enfant d’un autre.

Quelqu’un derrière lui glisse une pierre tranchante dans le creux de sa main. Il sent son cœur cogner dans son poing crispé autour de la pierre. Brusquement, il se souvient de la nuit où il s’était éveillé. De la douceur dans la voix qui lui parlait. De l’évidence paisible qui s’était logée au fond de lui. Il avait oublié.

Elle fait un pas. Puis deux de plus. Elle gravit lentement le chemin poussiéreux. Avec persévérance. Elle garde son visage levé vers lui. Elle frémit soudain, saisit les deux pans de son châle et les croise sur son ventre, dans un petit geste dérisoire de protection. Puis elle s’arrête. Elle attend. Il fait un pas, puis un autre et descend vers elle. Il marche à grandes enjambées. Décidé. Tous regardent son poing fermé autour de la pierre et attendent son signal.

Juste devant elle, il s’arrête. Il lui barre le chemin.

Elle ne voit plus les autres derrière lui. Il n’y a plus que lui.

Il ouvre sa main, la droite, lève son bras et rajuste le voile sur la tête de la fille pour cacher ses cheveux. Sa main d’homme effleure la nuque fragile, glisse derrière le cou et se referme sur l’épaule. Il soupire profondément. Il sent qu’elle tremble en dedans d’elle.

D’un seul mouvement, il pivote et fait face au village. Il est à côté d’elle maintenant. Il la tient par l’épaule, serrée contre son côté.

Ils se mettent en marche, les deux, et gravissent la pente brûlante de soleil blanc.

Devant eux, le mur des villageois. Immobiles, les visages durs, les poings fermés sur les pierres.

Un à un, il les dévisage. Amis, voisines, cousins.

Ils s’écartent.

Elle et lui, ils passent entre les gens, puis sous l’ombre du porche.

Il la prend chez lui.

Sur le chemin, entre le mur de la ville et la rivière, ne restent que les pierres posées sur leurs ombres dures. Mais au couchant, quand la lumière se fera douce, les ombres passeront du noir au bleu. Le mur d’enceinte rosira et un dernier rayon tendre passera sous le porche pour éclairer la ruelle.

Chez lui, Joseph, il y a elle maintenant.

Meriem.

Il y a aussi le ventre de Meriem.

Et l’ombre qui l’a recouverte de silence.

Et l’ange qui a murmuré à son oreille.

Et celui qui a parlé au sommeil de Joseph.

Et l’Autre, dont on ne connaît même pas le nom.

Plus tard, quand ce sera le moment, l’enfant qui se cachait dans le ventre de Meriem apparaîtra sous la lumière tremblante d’une étoile.

Alors il y aura, penchés sur lui, Joseph, Meriem, l’ombre, les deux anges, l’Autre.

Il y aura aussi des bergers sentant le bouc, trois faux rois aux odeurs d’Orient.

Et, pour faire bonne mesure, un âne et un boeuf.

Ce sera le premier Noël d’une sacrée famille.

Bio express 

Alix Noble Burnand est conteuse et thanatologue. www.alixraconte.ch 

A la demande de la rédaction de Réformés, elle a écrit ce conte, récit librement adapté des Evangiles, qui présente la sainte Famille sous un nouveau jour. 

Ce conte a inspiré Mathieu Paillard, illustrateur à Lausanne (pour les dessins dans le texte).