Conflit autour Mont des Oliviers, puissant symbole du narratif juif et chrétien

En pèlerinage, des touristes photographies Jérusalem depuis le Mont des Oliviers. / IStock
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En pèlerinage, des touristes photographies Jérusalem depuis le Mont des Oliviers.
IStock

Conflit autour Mont des Oliviers, puissant symbole du narratif juif et chrétien

Pierre-Simon Assouline (Israël)
8 avril 2022
Les Églises de Jérusalem dénoncent un projet de nationalisation de ce haut lieu spirituel, sous couvert de «préservation du patrimoine naturel». Explications.

Comme Rome, Jérusalem est bâtie sur sept collines. L’une d’entre elles, avoisinant les murailles de la Vieille-Ville, est celle des morts. Couvert de tombes juives à perte de vue, et piqué de basiliques aux toits d’or, le Mont des Oliviers est un haut lieu spirituel pour les juifs, qui y attendent le retour du Messie, et pour les chrétiens.

«C’est le lieu où Jésus va choisir d’aller prier juste avant sa Passion, et c’est de là où il est monté vers le ciel cinquante jours après sa résurrection»,  détaille Marie-Armelle Beaulieu, rédactrice en chef de Terre Sainte magazine, tombée spirituellement amoureuse de la ville il y a vingt-deux ans, au point de s’installer sur le Mont des Oliviers pendant quelques années.

«À l’occasion du dimanche des Rameaux, rappelle-t-elle, des pèlerins reproduisent chaque année son parcours depuis le village de Bethphagé, en haut du Mont des Oliviers jusqu'à la vieille ville de Jérusalem, et deux milliards de chrétiens à travers le monde se souviennent de cet épisode.» Des pèlerins qui ignorent sans doute les enjeux identitaires et politiques dont le Mont des Oliviers est aujourd’hui le théâtre.

Symbole identitaire

Depuis le début de l'année 2022, une bataille sourde, mais intense, s’y joue à coup de communiqués ravageurs des responsables chrétiens locaux destinés aux autorités israéliennes. Au centre des tensions, le recul de la présence chrétienne à Jérusalem, cristallisé autour d’un projet controversé mené par les autorités israéliennes.

Afin «de préserver le patrimoine naturel» du Mont des Oliviers et des alentours, l'Autorité israélienne des parcs et de la nature (INPA) a projeté en début d'année d'élargir le parc national dit «des Murs de Jérusalem» vers une zone comprenant des terrains appartenant à la communauté chrétienne. Un élargissement qui ne confisquerait pas les terres à leurs propriétaires, mais qui accorderait à l'INPA une certaine autorité sur la gestion de ces terrains.

Dans une lettre adressée au Ministère de l’environnement, le patriarche grec orthodoxe de Jérusalem Théophile III, le custode en Terre sainte catholique Francesco Patton et le patriarche arménien de Jérusalem Nourhan Manougian ont fait part de leur indignation.

«Bien que le plan soit officiellement présenté par l’INPA, il semble avoir été proposé, orchestré et promu par des entités dont le seul objectif est de confisquer, en le nationalisant, l’un des sites les plus sacrés du christianisme, et d’en modifier la nature», peut-on lire dans cette lettre.

Un effacement de la présence chrétienne?

Devant cette levée de boucliers, et la publicité donnée à cette affaire par le Times of Israel, le projet semblait avoir été abandonné par l’INPA courant février. «Il n’y a plus, de notre côté, de volonté de faire soumettre ce plan à la commission de planification [de la mairie de Jérusalem], et il ne sera pas discuté sans coordination avec tous les responsables concernés, notamment avec les Églises», s’est défendu l’INPA dans un communiqué.

Mais le projet est étonnamment réapparu à l'ordre du jour, sur le site Internet de la Commission de planification de Jérusalem, début mars, laissant voir des dissensions au sein même des autorités, entre l’INPA et la Municipalité de la ville trois fois sainte.

«Ce projet est en cours de réalisation, et il avance bien», prévient Daniel Seidemann, fondateur de l’association Terrestrial Jerusalem. Cet avocat expert de Jérusalem, rétif aux aux conséquences des idées messianiques qui animent certains acteurs politiques israéliens, désigne «une partie du gouvernement, influencé par les organisations pro-implantation» comme les véritables instigateurs de cette initiative. Selon lui, «elles profitent que l’attention des experts, qui surveillent d’ordinaire le conflit israélo-palestinien, soit détournée vers l’Ukraine et l’Iran pour faire avancer ce projet».  

«Nous sommes au milieu d’une des crises les plus sérieuses entre Israël et les Églises depuis 1948», s’alarme Daniel Seidemann. Car il s’agit ici, non pas d’effacer, n'exagérons pas, mais bien de diluer la présence chrétienne, afin de mettre en avant le narratif juif israélien. Cela sape la présence chrétienne, et montre une véritable indifférence, un manque d’empathie, envers la dimension chrétienne de Jérusalem.»

«Les chrétiens n'enlèvent pas aux juifs leur attachement à Jérusalem, ni leur légitimité» , plaide Marie-Armelle Beaulieu. «Mais on ne veut pas que la légitimité des chrétiens à Jérusalem soit gommée.» 

Mouvements immobiliers suspects

En réalité, la détérioration des relations entre les autorités chrétiennes et le Gouvernement israélien a débuté plus tôt, fin décembre 2021. Dans un communiqué aux termes sans détour, les trois Églises de Jérusalem ont accusé des «groupes radicaux» de pousser la communauté chrétienne hors de Jérusalem et d'Israël, en profitant de la passivité «des politiciens locaux, du gouvernement et des organismes chargés de faire respecter la loi».

Piqué au vif, le Ministère des affaires étrangères israélien a répondu en dénonçant des accusations «sans fondement et susceptibles d’entraîner des violences et de nuire à des innocents». Il notait que, «dans la région, le seul pays où l'on observe la population chrétienne grandir, est Israël». Il a pu s’appuyer sur les chiffres du Bureau central des statistiques, selon qui le nombre de chrétiens israéliens a augmenté de 1,4% en 2020, pour atteindre le nombre de 182 000 personnes, dont 84% se disent satisfaits de leur vie en Israël.

Il n'empêche que sur le terrain symbolique et immobilier, la guerre continue de faire rage entre les Églises et les associations pro-colons. Le Little Petra Hotel, une propriété située à l'entrée de la Vieille-Ville, porte de Jaffa, est aujourd'hui occupé par des jeunes radicaux de l'association Ateret Cohanim, qui œuvre pour la création d'une majorité juive dans la Vieille-Ville et les quartiers arabes de Jérusalem-Est. Et qui affirme qu’elle est la propriétaire légale des lieux.

«De nombreuses personnes nous accusent à tort», répond David Louria, porte-parole d’Ateret Cohanim, expert de Jérusalem et spécialiste en initiatives légales de réclamations de terrains. «Ils essayent de faire des connexions entre certains événements et notre association, mais cela ne repose sur rien. Nous n’avons aucun problème avec le monde chrétien.»

L’histoire de la vente du Little Petra Hotel illustre bien la détermination de l’association. Il y a dix-huit ans, cette propriété a été vendue très en dessous du prix du marché et dans des conditions troubles par Irenaios, un ancien patriarche de l’Église grecque orthodoxe. Suite à cette vente, le patriarche a été poussé vers la sortie par le Saint Synode. Depuis, l'hôtel est au centre d'une bataille légale, remportée récemment par Ateret Cohanim. 

À noter que dans ses conclusions en faveur de l’association, la Cour suprême israélienne a toutefois mis en avant qu’il existait des «ombres et des trous noirs dans les démarches ayant conduit à la signature de l’accord». Notamment, selon le journal Haaretz, le fait qu’un officiel de l’Église a reçu de l’argent dans des conditions non éclaircies en amont de la vente.