Une émotion «accessoirement religieuse»

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Notre-Dame de Paris en feu, lundi 15 avril 2019.
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Une émotion «accessoirement religieuse»

L’incendie qui a ravagé l’église Notre-Dame à Paris a suscité le plus vif émoi. Mais comment comprendre pareille émotion, alors que le reste de l’année nombre d’églises sont saccagées en France dans la plus pure indifférence. Analyse du lien ambigu que nous entretenons avec nos racines chrétiennes.

Le monde occidental est en pleurs. Depuis lundi soir, médias et réseaux sociaux ne cessent de crépiter de toutes parts sous la vague d’émotion générée par l’incendie dévastateur qui s’est emparé de Notre-Dame de Paris, ce lundi 15 avril 2019. Mais que pleure-t-on au juste? Alors que le magazine d’opinion «Causeur» s’indignait en Une de son dernier numéro de l’indifférence la plus générale dans laquelle les actes anti-chrétiens se perpétuent en France, la question mérite d’être posée.

«Ce monument historique, religieux et culturel majeur ne peut bénéficier que de notre soutien et de notre compassion, surtout devant un tel sinistre», formule immédiatement Christophe Monnot, sociologue des religions à l’Université protestante de Strasbourg. Pour autant, tient à relever ce spécialiste, il n’y a pas eu tant que ça de réaction unanime face à cette tragédie –  a priori totalement accidentelle. «Pour ma part, ce n'est pas l'émoi qui m'a surpris, mais plutôt les réactions sur les réseaux sociaux qui, au-delà de l'émoi, accusaient déjà des complots d'acteurs non catholiques qui auraient fomenté cet incendie, ou d'autres, en deçà de l'émoi, qui se réjouissaient qu'un haut-lieu religieux (ou chrétien) était en train de tomber…» 

Un pilotis dans la modernité

Justement, que peut-on dire du lien que nos sociétés entretiennent avec leurs racines chrétiennes? «Chrétiennes? Là je n'y crois pas trop», lâche le philosophe et sociologue des religions français Jean-Louis Schlegel. «C'est plutôt le temps des cathédrales, du «beau Moyen Age» comme disait le grand historien Jacques Le Goff» que l’on pleure aujourd’hui. Pour sa part, Charlotte Kuffer, ancienne présidente de l’Église réformée de Genève, se veut plus optimiste quant à ce sursaut d’émotion qu’elle assimile à «une petite musique d’éternité qui sommeille au fond de l’humain et qui se réveille lorsqu’un témoignage patrimonial est touché, qu’il s’agisse d’ailleurs d’une personne ou de biens culturels». À ses yeux, nos racines chrétiennes ressembleraient alors à «un pilotis immergé dans la modernité mais qui reprend de la valeur lorsqu’il est menacé».

On est loin de l’avis d’Elisabeth Lévy, rédactrice en cheffe du magazine «Causeur», qui revenait la semaine passée, dans les colonnes du «Figaro», sur leur dernière édition consacrée aux actes anti-chrétiens, sous le titre «Ces victimes dont on ne parle pas». «Sur les quelque mille atteintes aux lieux de culte (de gravité variable) recensées par le ministère de l’Intérieur, les églises et les cimetières chrétiens représentent 75 à 90% de l’ensemble», précisait-elle alors. Et d’ajouter: «Or, quand le président se rend promptement sur des tombes juives profanées, et, dans un autre registre, quand tous les JT rendent compte de l’attaque d’un temple franc-maçon par des gilets jaunes, seule la presse "de droite" évoque les profanations autrement que par des brèves, comme s’il était acquis que les cathos ne sont plus qu’une sous-tribu de la famille réac.»

Un folklore chrétien

«On assiste en France a une augmentation des actes contre les édifices et représentations du religieux (chrétien ou pas)», confirme Christophe Monnot. «Parfois un acte suscite l'émoi, mais ces actes restent en général dans l'indifférence, ou figurent dans les brèves. La laïcité prend depuis les années 2000 un virage nouveau, elle tend à vouloir la neutralisation religieuse de l'espace public. On interdit tout d'abord le foulard musulman, puis, derrière, ce sont toutes les expressions religieuses qui sont peu à peu supprimées de l'espace public…»

Le maître de conférence à l’Université protestante de Strasbourg va plus loin encore: «Depuis les années 1960, on observe un rejet d'abord des autorités des Églises, puis de la pratique et de la croyance.» Dès lors, poursuit-il, comme l’affirme Olivier Roy dans «L'Europe est-elle chrétienne?» (Ed. du Seuil), il ne faut pas se tromper sur les revendications d'une Europe chrétienne proclamée par certains qui pratiquent peu et ne croient pas. Leurs revendications vont pour la défense d'un folklore chrétien (pour des raisons politiques évidentes) au travers de la défense de signes ou d'institutions sans vouloir une affirmation du christianisme en Europe.»

Le christianisme ne serait-il aujourd’hui l’affaire que d’une petite minorité? Mais alors, comment comprendre cette émotion si forte face à la destruction partielle de Notre-Dame de Paris? «Même s’il n’y a pas eu de victimes, la tragédie filmée en continu, avec la progression et l’effondrement de la flèche, a rejoué le film du 11 septembre 2001: en tout cas, pour moi et mon "ressenti personnel", confie pour sa part Jean-Louis Schlegel, alors «bouleversé aux larmes».

Et la dimension religieuse dans tout ça? «Les commentateurs ont parfaitement résumé la situation, en rappelant sans cesse combien il ne s'agissait pas uniquement d'un lieu chrétien, mais aussi d'un lieu laïc et historique», relève Christophe Monnot. «Historiquement, ce bâtiment a pris une dimension culturelle et symbolique forte. C'est un peu des deux que les touristes viennent visiter, un haut-lieux chargé d'histoire et de culture ainsi qu'accessoirement, un lieu religieux encore en activité.»

Besoin de sens

Pour Charlotte Kuffer, il s’agit là bien de la preuve qu’il «est nécessaire que ces lieux vivent pour conserver du sens et qu’une communauté, chrétienne en l’occurrence, assure cette permanence et lui donne un souffle de vie.» Quant à Jean-Louis Schlegel, il se dit convaincu d’une chose à propos de cette émotion commune:

 «Je crois que pour tous – les croyants, les laïcs, les agnostiques –, il y a besoin aujourd'hui  d'une épreuve pour retrouver le sens de la réconciliation ou de la consolation, dans la douleur. C’est-à-dire le besoin de renouer avec quelque chose qui va au-delà du politique, de la consommation, des soucis quotidiens, des idoles que sont le sexe et l'argent.» 

Au-delà des pierres aussi. Car comme le rappelle Charlotte Kuffer, «avec une non-sacralisation des bâtiments, les protestants soulignent que les humains sont le véritable temple de Dieu...»