Tel un phœnix, «La fille de la photo» revit

© Max Idje
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Kim Phuc Phan Thi.
© Max Idje

Tel un phœnix, «La fille de la photo» revit

3 octobre 2019
Kim Phuc Phan Thi, plus connue comme «La fille de la photo», brûlée au napalm pendant la guerre du Viêtnam raconte son histoire dans un livre traduit. Elle était en Suisse début octobre, dans le cadre de sa tournée européenne de promotion. Interview.

On la surnomme «La fille de la photo» ou «La petite fille au napalm». En pleine guerre du Viêtnam, la fillette de 9 ans est sévèrement brûlée au napalm lors du bombardement de la Route 1, à quelques mètres de son village natal dans le sud du pays. C’était le 8 juin 1972. Quarante-sept ans plus tard, elle raconte son histoire derrière la photo dans l’ouvrage autobiographique «Sauvée de l’enfer». On y découvre la douleur et les cicatrices d’une enfant qui deviendra un trophée pour le gouvernement vietnamien. C’est surtout l’histoire d’une fillette devenue femme, mère et grand-mère, qui du Viêtnam au Canada en passant par Cuba mènera son chemin vers la réconciliation et le pardon, grâce à sa foi. 

Quarante-sept ans après le célèbre cliché, on vous connaît toujours comme «La fille de la photo». Quel impact cette image a-t-elle eu sur votre vie?

La première fois que je l’ai vue, je l’ai détestée. Pourquoi le photographe avait-il pris cette photo? J’étais cette petite fille, laide et nue, entourée de mes frères et cousins qui eux étaient habillés. J’aurais alors voulu qu’elle ne soit jamais prise. Et puis les années ont passé, et cette photo a fini par me rappeler ce que j’avais enduré: je n’avais pas perdu que mon enfance, j’avais tout perdu. Ce cliché restait quelque chose de négatif. Plusieurs années après, j’ai eu mon premier enfant. Je l’ai regardé et puis j’ai regardé la photo: comment pourrais-je laisser mes enfants souffrir comme cette petite fille? C’était impossible. Je devais désormais faire tout ce qui était possible pour protéger mes enfants et tous les enfants du monde pour qu’ils n’aient jamais à subir les souffrances que cette petite fille sur la photo avait endurées. Mon choix était fait. Aujourd’hui, j’aime cette photo et j’avance avec. Elle ne me quittera jamais. Mais s’il y a de nombreuses années, elle me contrôlait, aujourd’hui, je contrôle mon image.

Vous racontez aujourd’hui votre propre histoire dans l’ouvrage «Sauvée de l’enfer», traduit aujourd’hui en français. Quel est votre message?

Je ne suis plus une victime, je suis une survivante qui œuvre pour la paix. Je ne peux pas changer le passé, mais je peux le contrôler. Et je suis reconnaissante d’être en vie. Ma vie a un sens et un objectif. Grâce à cette photo, j’ai aujourd’hui l’opportunité de partager mon histoire et de donner de l’espoir à ceux qui n’en ont pas. Longtemps, je me suis demandé: pourquoi moi? Pourquoi toutes ces souffrances? Aujourd’hui, j’en connais la raison. Cette petite fille sur la route en 1972 était au mauvais endroit, au mauvais moment. Aujourd’hui, je suis au bon endroit et au bon moment.

C’est-à-dire?

Lors de mes interventions publiques, je rencontre des gens dont les histoires de vie sont telles que j’en viens à relativiser et à me dire que mes souffrances sont insignifiantes face aux leurs. Il existe tant de gens qui font face à la haine et au désespoir. En leur racontant mon histoire, ils se diront peut-être que si cette petite fille a pu surmonter ses souffrances et trouver de l’espoir, ils pourront, eux aussi, y parvenir.

Quel est le lien entre votre foi et votre chemin de consolation et de réconciliation?

A 19 ans, j’ai découvert la foi chrétienne, alors que je ma famille était caodaïste (ndlr: religion syncrétiste née au Viêtnam) et je me suis convertie. En trouvant Dieu, j’ai trouvé la paix, la joie et l’envie de partager mon histoire, celle de la petite fille en dehors de la photo, à travers un livre notamment. C’est la foi m’a permis de sortir du désespoir, de la douleur et de me réconcilier avec mes cicatrices.

Et qu’en est-il de ceux qui sont à l’origine de vos souffrances physiques?

Lorsque Jésus est crucifié, non seulement il prie pour ceux qui l’ont tué, mais il leur pardonne et les aime. J‘ai décidé de tendre à cela. Mais je ne suis pas faite de bois, je suis humaine et la douleur est là. Au début, je souhaitais la mort de tous ceux qui avaient causé mes blessures. Je voulais qu’ils souffrent plus que moi. Ors’ils m’ont fait du mal, ils n’étaient pas conscients de ce qu’ils faisaient. Ils ont le droit à une seconde chance, pour faire le bien autour d’eux. Aujourd’hui, je peux dire que mon cœur est libéré, que je leur ai pardonné et même que je les aime.

Comment y êtes-vous parvenue?

Pardonner reste quelque chose d’extrêmement difficile. C’est un exercice à répéter tous les jours. Alors chaque jour je prie, et chaque jour c’est un peu plus facile. Mais il faut de la patience et de la persévérance pour que peu à peu la haine s’en aille. Bien sûr, je rencontre encore des problèmes dans ma vie, je n’en suis pas surprise. Je ne peux pas contrôler ce qui m’arrive, ni les circonstances, mais je peux contrôler la façon dont j’y réponds.

Aujourd’hui, votre âme est apaisée. Qu’en est-il de votre corps?

Mon corps est un miracle. Mes brûlures ont été causées par le napalm. J’ai subi dix-sept interventions de greffes de peau. Et ces quatre dernières années, j’ai subi onze interventions au laser. Et je devrai encore en faire. Mes cicatrices sont épaisses. Ma peau est quatre à cinq fois plus épaisse que la vôtre. La circulation sanguine est donc obstruée par endroits. La thérapie au laser consiste à rebrûler la peau en creusant des micropuits dans les tissus cicatriciels pour y faire circuler le sang, là où il ne passait plus depuis mon enfance. Oui, mes cicatrices me font mal. Je suis comme un bout de viande sur un barbecue. C’est ma seule douleur aujourd’hui et elle va mieux qu’il y a plusieurs années.

Un livre et des conférences

- Kim Phuc Phan Thi, «Sauvée de l’enfer», Éditions Ourania, label de La Maison de la Bible.

- Tournée européenne: le 4 octobre é Paris et le 6 octobre à Turin. Infos et réservations sur www.kim2019.com

Bio express

2 avril 1963: Naissance de Kim Phuc Phan Thi à Trang Bang dans le Sud Viêtnam, à une heure de Saïgon.

8 juin 1972: Largage de bombes au napalm par erreur de l’armée sud-viêtnamienne aux abords de son village.  

1981-1984: Kim Phuc Phan Thi enchaîne les interviews à la presse internationale sur ordre des agents du gouvernement. Impossible de poursuivre ses études en médecine.

1982:  Découverte de la Bible à la bibliothèque, conversion au christianisme.

1986: Départ pour Cuba pour y poursuivre des études en langues. Elle y rencontre son futur mari Toan.

Décembre 1996: à l’occasion d’une cérémonie commémorative de la guerre du Viêtnam à Washington, aux États-Unis, elle rencontre l’officier américain qui avait ordonné le bombardement de son village et lui pardonne.

1998 : Obtention de la nationalité canadienne.

1997: Ambassadrice de bonne volonté de l’UNESCO.

2000: Création de la Kim Foundation International, une ONG qui soutient financièrement des associations engagées auprès de 6 millions d’enfants qui ont été gravement blessés ou handicapés à vie par la guerre.

L’histoire de la photo

Le 8 juin 1972, la guerre du Viêtnam touche presque à sa fin. Sur la Route 1, à Trang Bang, à 50 km de Saïgon, des bombes de napalm sont larguées par erreur par l’armée sud-viêtnamienne, sur ordre des Américains. Un groupe de journalistes internationaux postés sur la route photographient la population qui fui des nuages de fumée. Le photographe vietnamien Nick Ut, de l’agence Associated Press, immortalise Kim Phuc Than Thi, courant nue sur le bitume, criant «Trop chaud! Trop chaud!». Un autre journaliste stoppe sa course et lui donne à boire. Les brûlures recouvrent un tiers du corps de l’enfant. Nick Ut l’emmène à l’hôpital avant de retourner au bureau de l’agence pour transmettre les clichés. Quelques jours plus tard, la photo a fait le tour du monde et devient l’image de référence des atrocités de la guerre du Viêtnam. Elle vaudra à Nick Ut le prix Pullitzer et le World press Award en 1973. La fillette est restée en contact avec celui qu’elle appelle «Oncle Ut, son sauveteur».

La guerre du Viêtnam s’est déroulée de 1955 à 1975 et fait suite à la guerre d’Indochine. Elle a opposé la République démocratique du Viêtnam, au nord, soutenu par l’URSS et la Chine, et la République du Viêtnam au sud, soutenu par les États-Unis. Cette guerre est souvent qualifiée de conflit délocalisé de la Guerre froide.

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