La pandémie fait craindre des dérives sectaires

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La pandémie fait craindre des dérives sectaires

Lettres des Témoins de Jéhovah, messages des mormons sur les réseaux sociaux. Est-ce que la crise liée au Covid-19 a engendré une recrudescence de l’activité de certains groupes religieux ou considérés comme sectaires? Enquête.

Plusieurs personnes ont manifesté à la rédaction de Protestinfo leurs craintes et leurs surprises après avoir reçu des lettres manuscrites de la part des Témoins de Jéhovah et des messages sur les réseaux sociaux provenant de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, donc des mormons et d’autres groupes spirituels. Qu’en est-il exactement? Pour l’historien des religions Jean-François Mayer, ces manifestations relèvent avant tout d’un changement de méthodes. «Cela surprend de recevoir une lettre de la part des Témoins de Jéhovah, alors qu’il est normal de les voir sonner à notre porte. Il s’agit d’une adaptation à la situation de distanciation sociale actuelle», explique le directeur de l’Institut Religioscope qui ajoute qu’un témoin de Jéhovah lui a confié n’avoir jamais écrit autant de lettres.

De son côté, le Centre intercantonal d’informations sur les croyances (CIC) a, en effet, reçu différentes demandes à ce sujet. «Notamment de personnes qui s’interrogent sur ce genre de pratique. Certaines ont également reçu des dépliants avec des messages tels que "Dieu prend ta peur", ou des flyers présentant le virus comme le "mal en l’individu" ou symbolisant le "péché"», explique Manéli Farahmand, directrice du CIC et socio-anthropologue des religions, qui ajoute que ces messages répondent notamment à une logique missionnaire par laquelle certains mouvements se sentent investis.

La crise confirme la prophétie

«Certaines communautés saisissent ce contexte de crise pour proposer leurs ressources: des systèmes de sens, des services, ou des voies de salut», constate la directrice du CIC qui précise que ce fait est particulièrement fort dans les mouvements chrétiens basés sur une attente millénariste, comme l’Église mormone ou les Témoins de Jéhovah. «Dans ces prophéties, l’avènement du règne divin implique une destruction imminente du monde présent – avec une période marquée par d’importants bouleversements – puis l’avènement d’un paradis terrestre. Il n’est donc pas étonnant d’observer des interprétations religieuses lisant le Covid sous l’angle de l’Armageddon et comme une confirmation des écrits bibliques.»

Le CIC a aussi observé l’émergence d’interprétations apocalyptiques dans certains milieux conservateurs évangéliques où le Covid est associé à une punition divine. Le Centre relève également des interprétations différentes du virus et de la manière de s'en protéger dans les milieux spirituels alternatifs. «Chez certains néo-chamanes, une vision éco-spirituelle du virus est défendue. L'humanité est alors perçue comme un "énorme coronavirus pour la planète, puisqu'elle bouche toutes ses voies respiratoires"», observe la directrice. Parallèlement à ces discours sur le Covid, le CIC a observé durant le confinement «une explosion de pratiques alternatives, telles que différentes formes de yoga moderne, notamment sur Instagram». 

Pas d’augmentation des demandes

Si le CIC constate ces différentes tendances, il affirme n’avoir pas reçu davantage de requêtes, ces trois derniers mois. «Les questions récurrentes concernaient surtout des informations pratiques liées à l’impact des mesures sur les cultes et leur reprise en Suisse romande ainsi que sur les rites funéraires, notamment à Genève et au Tessin», souligne Manéli Farahmand. Même constat du côté d’Infosekta, le Centre de compétence sur les sectes, basé à Zurich. «Au cours des trois derniers mois, nous n’avons pas constaté d’augmentation exceptionnelle, il s’agissait des demandes d’information habituelles concernant, par exemple, les Témoins de Jéhovah, divers prestataires ésotériques et certaines églises libres.» Néanmoins, Infosekta constate, depuis plusieurs années, une augmentation du nombre de demandes concernant les groupes religieux et sectaires.

En France, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) – qui s’est montrée particulièrement vigilante craignant que le risque de déstabilisation augmente pour les personnes déjà fragiles en cette période de pandémie – n’a pas non plus constaté d’augmentation des signalements en mars et en avril: 422 signalements cette année contre 502 sur la même période en 2019. «En revanche, et comme on pouvait le craindre, il semble qu’il y ait une augmentation après le déconfinement, à voir si elle se confirme dans les semaines à venir», explique la Mission interministérielle. Pour le mois de mai, la Miviludes a déjà enregistré 232 signalements contre 160 en 2019.

Pas de statistiques

Pour Jean-François Mayer, il est normal que les groupes millénaristes voient dans la pandémie une confirmation de leur vision du monde. «Ils ont toujours scruté les actualités de leur époque pour y trouver des signes de l'approche du grand tournant attendu. Est-ce que certains groupes en profitent? Sans statistiques fiables, il est impossible de l’affirmer.» Une position partagée par Infosekta et par le CIC.

Si les activités des groupes sectaires sont difficilement quantifiables, la psychiatre Franceline James souligne toutefois que l’insécurité actuelle est un terrain propice à l’expansion de tels mouvements. «La pandémie ne fait qu’accentuer un sentiment général de fragilité. Dans ce contexte, les méthodes habituelles utilisées par les sectes sont encore plus performantes», explique la fondatrice de l’Association genevoise pour l’ethnopsychiatrie (AGE) qui propose entre autres des consultations pour les personnes victimes de dérives sectaires. Selon la spécialiste, personne ne décide sciemment d’entrer dans une secte. «Il s’agit toujours d’une situation particulière où la personne est aux prises avec des questions où les réponses habituelles, ses certitudes intérieures, ne conviennent plus.» Par exemple, après un deuil, une rupture ou encore une situation familiale difficile. «Et lorsqu’on lui propose une nouvelle façon de voir la vie, de nouvelles réponses, elle va y adhérer, car elle a fondamentalement besoin de redonner du sens à une situation désespérée.»

L’insécurité, le plus grand risque

En utilisant les réseaux sociaux, ces groupes peuvent toucher un public beaucoup plus large. «Les utilisateurs sont très nombreux à ne pas vérifier les sources des informations», constate Franceline James qui pointe notamment des gourous ou prophètes auto-proclamés qui inondent internet depuis le début de la pandémie. Quant à l’envoi de messages personnels, «toutes sortes de données sont disponibles sur les profils des utilisateurs, facilitant la prise de contact et la création d’un lien de confiance». La psychiatre s’inquiète d’une sorte de déni collectif face aux activités des mouvements sectaires et craint que la situation se détériore. «L’insécurité est un des facteurs les plus déterminants qui fait que certaines personnes tombent dans des groupes sectaires. Si l’insécurité collective devait se poursuivre, nous sommes face à un vrai risque.»