Rire de la Bible, le pari osé d’une série israélienne

la série israélienne «The Jews are Coming», co-écrite par une Bernoise d’origine, suscite la colère de l’establishment religieux. / Capture d'écran YouTube
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la série israélienne «The Jews are Coming», co-écrite par une Bernoise d’origine, suscite la colère de l’establishment religieux.
Capture d'écran YouTube

Rire de la Bible, le pari osé d’une série israélienne

Aline Jaccottet, Haïfa
28 août 2020
Rendre l’héritage biblique aux laïcs grâce à l’humour, c’est le projet de la série israélienne «The Jews are Coming» – co-écrite par ailleurs par une Bernoise d’origine. Une désacralisation qui suscite la colère de l’establishment religieux.

Près de deux mille religieux en colère, voilà ce que l’on pouvait voir le 17 août devant les locaux de la chaîne publique israélienne Kan à Jérusalem. Ils venaient protester contre la série satirique The Jews are Coming, diffusée depuis 2014 et qui tourne en dérision tous les thèmes fondateurs de l’identité juive et israélienne, de la Shoah à l’antisémitisme et du sionisme… à la Bible. On peut voir par exemple Moïse assommer une de ses ouailles à coup de Tables de la Loi, excédé par les questions des Hébreux au moment du don des dix commandements.

Ce ton profondément irrévérencieux a irrité plus d’une fois, mais cet été, c’était la première fois qu’une mobilisation publique de cette ampleur se tenait. Les participants y ont dénoncé une tentative de «perturber l’esprit des juifs», une manière de «nous faire oublier qui nous sommes», selon les mots d’un parlementaire israélien issu de la droite religieuse. De nombreuses menaces ont par ailleurs adressées au directeur de la télévision, qui a porté plainte auprès de la police. Le procureur général de l’État d’Israël Avichaï Mendelblit a, de son côté, été saisi pour qu’il interdise le show au nom de l’offense publique à la foi ou aux sentiments religieux, interdite par le code pénal. «Que voulez-vous que je dise à propos de cette série scandaleuse? Je ne perdrai pas mon temps à commenter ce film insultant pour ma foi!» s’est exclamé le juge rabbinique Yossef Carmel lorsqu’on lui a demandé une réaction, avant de boucler le téléphone.

Repli identitaire

Rassembler 1500 manifestants alors que les épisodes de The Jews are Coming ont été visionnés plus de 18 millions de fois sur YouTube et comptent des fans jusqu’en Iran peut sembler anecdotique. L’événement témoigne cependant de la détermination des conservateurs à imposer leur lecture de la Bible aux juifs israéliens. Et avant tout, aux écoliers. C’est ainsi que les liens menant à deux sketches de la série ont disparu du site du Ministère de l’Éducation début août, après les pressions d’un parlementaire du parti religieux Shas. Certains enseignants d’histoire biblique ont dénoncé dans une lettre la «violation de la liberté académique et pédagogique du système éducatif».

L’affaire n’étonne pas Noga Brenner Samia, directrice de l’association Hillel Israel, qui encourage les jeunes à explorer la diversité des modes d’expression de la religion juive. «Le système éducatif israélien tombe aux mains du mouvement religieux sioniste, qui mène une véritable campagne d’endoctrinement. Comme si être un bon juif et un bon citoyen israélien revenait forcément à être un partisan de la colonisation et d’une pratique orthodoxe du judaïsme», s’insurge-t-elle.

Analyste à l’Institut pour la démocratie en Israël, Yaïr Sheleg voit, de son côté, un paradoxe dans les attaques envers la série satirique. «Les mouvements religieux, en Israël comme ailleurs, se perçoivent comme les victimes d’une société toujours plus libérale, alors qu’en réalité leur pouvoir augmente grâce au repli identitaire que l’on observe actuellement un peu partout», observe ce spécialiste du sionisme religieux. En résulte des attaques «toujours plus virulentes contre la société civile, avec l’appui des politiciens», affirme Yaïr Sheleg.

Une Bernoise aux commandes

Mais rien ne saurait décourager les scénaristes Assaf Beiser et Natalie Marcus – d’ailleurs Suissesse par ses parents, originaires du canton de Berne. Avec The Jews are Coming, ils ont fait preuve d’une «houtspa» («insolence» en hébreu) sans limite. «Assaf et moi avons deux passions: les Monthy Pythons… et les histoires bibliques», raconte Natalie Marcus. L’Israélienne raconte que l’idée d’écrire la série leur est venue en échangeant sur ce qui les faisait rire le plus. «On a réalisé que la cerise sur le gâteau, pour nous, c’était quand un sketch parlait de la Bible. Alors pourquoi ne pas s’offrir uniquement les cerises?»

Natalie Marcus a grandi dans une famille laïque mais revendique une bonne connaissance de la Bible. «En Israël, même si tu es athée, tu dois l’étudier dix ans à l’école et tu célèbres les fêtes religieuses avant même de souffler tes bougies d’anniversaire!» Elle qui se définit comme «agnostique mais certainement pas anti-religieuse» a revisité intensément cet héritage au moment d’écrire les sketches.  Assaf Beiser et moi avons fait comme les rabbins. On s’est assis dans une pièce, on a ouvert la Bible et on a essayé de comprendre!» À la différence que les deux complices ont choisi de mettre en valeur les contradictions du texte au lieu de les résoudre, et d’en exposer les héros avec une joyeuse irrévérence.

Chacun pour son grade

«Ceux qui nous en veulent, ce sont les leaders, pas le peuple. La majorité des juifs très religieux ne regardent ni Internet, ni la télévision», rappelle Natalie Marcus. Ce qu’elle revendique, c’est une démarche visant à «désacraliser le religieux à travers l’humour. Les Israéliens nous écrivent pour nous remercier: grâce à nous, ils redécouvrent les passages du texte biblique dont on leur avait parlé à l’école. Ils rigolent puis ils vont sur Wikipédia pour en savoir plus. On leur a rendu leur histoire.»

Elle rappelle par ailleurs que le rire fait partie de l’essence même de l’histoire juive: «Le temps et les tragédies ont donné naissance à la comédie.» L’antisémitisme et les criminels nazis ne sont d’ailleurs pas oubliés dans The Jews are Coming. Un sketch montre par exemple l’exécution d’Adolf Eichmann. Excédé par les débats de ses bourreaux israéliens autour de la longueur de la corde qui doit le pendre, il finit par les traiter d’amateurs. Là, de vieux rabbins s’engueulent lors d’une réunion secrète sur le dessin de poulpe censé représenter leur mainmise sur le monde… Un pied de nez doux-amer aux préjugés et à la haine.