Pandémie: et si l'on commémorait?

Le 5 mars, date anniversaire du premier mort de la pandémie dans notre pays, les cloches ont sonné en mémoire des victimes de la maladie. / ©iStock/assalve
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Le 5 mars, date anniversaire du premier mort de la pandémie dans notre pays, les cloches ont sonné en mémoire des victimes de la maladie.
©iStock/assalve

Pandémie: et si l'on commémorait?

Mémoire
L’association vaudoise Deuil’S a interpellé Guy Parmelin sur la nécessité d’une journée en mémoire des victimes de la pandémie. Une initiative aussi pleine d’écueils que de riches potentialités.

Le 5 mars, date anniversaire du premier mort de la pandémie dans notre pays, les cloches ont sonné en mémoire des victimes de la maladie. Alix Noble-Burnand, directrice culturelle de Deuil’S, association spécialisée dans le suivi de deuils, a vu progressivement monter chez les endeuillé·e·s la plainte teintée de colère «dirigée contre l’État». S’y ajoute le sentiment d’être doublement stigmatisé voire victime, «puisqu’une partie de la population, saturée ou étouffée par la pandémie, n’a plus autant de compassion envers les proches de morts de la Covid», explique Alix Noble-Burnand. C’est d’abord pour eux qu’elle a pensé à une journée de deuil, avant de proposer rapidement un concept de commémoration nationale «pour tout le monde». 

Dissocier perte et deuil

Une idée bienvenue pour Muriel Katz, maître d’enseignement et de recherche en psychologie clinique à l’Université de Lausanne, qui rappelle que «nous sommes tous et toutes concernés et interpellés par la force de ce virus. Nous tous avons fait l’expérience d’une forme de perte relative: la capacité d’anticipation». Pour cette chercheuse, associer les deuils individuels et collectifs peut avoir du sens pour surmonter un deuil personnel. Alix Noble Burnand tient cependant à distinguer perte et deuil: «Les impacts peuvent être les mêmes, mais le deuil porte sur la mort d’une personne. L’idée de cette commémoration reste néanmoins d’honorer les gens dans ce qu’ils vivent, y compris les pertes financières, personnelles ou professionnelles dues à la pandémie».

Marquer la fermeture de ce moment par le rite permet de donner un cadre à l’événement

Rupture d’intelligibilité

Mais peut-on commémorer une pandémie? Pour Laurent Amiotte-Suchet1, chargé de recherche à la Haute école de santé Vaud, on a toujours besoin du temps long pour analyser un événement et reconnaître qu’il a entraîné une bifurcation sociale majeure. La pandémie reste un moment de panique sociale inédite. «La force d’un ‹événement›, au sens anthropologique , c’est que ceux qui le vivent et le subissent ne comprennent pas ce qui se passe. Il y a une rupture d’intelligibilité. Les repères habituels sont ébranlés.» En ce sens, la pandémie est bien un événement social majeur. Et il nous demande donc de «re-élaborer collectivement du sens», insiste le chercheur.

C’est justement là la force et la fonction du rite, au cœur de la pratique et des convictions d’Alix Noble-Burnand depuis des années. «Des pandémies, il y en aura d’autres2. Mais marquer la fermeture de ce moment par le rite permet de donner un cadre à l’événement et de repartir dans un temps nouveau», insiste-t-elle. Indispensable pour tourner la page. Sauf que… «Comment imaginer une grande commémoration avec la situation sanitaire actuelle?», glisse Muriel Katz. La temporalité est effectivement un écueil. Alix Noble-Burnand avait d’abord pensé au 1er novembre, mais estime que la date du 5 mars 2022 s’avère plus pertinente et réaliste. 

À l’État d’orchestrer

Ensuite, que construire? Les trois intervenant·e·s s’accordent autour de quelques incontournables: préparer et annoncer l’événement, séparer l’Eglise et l’Etat – les religions peuvent bien entendu suivre et encourager, mais elles ne doivent pas organiser. En revanche, c’est bien la Confédération qui peut rassembler. Enfin et surtout, associer des expert·e·s et des personnes concernées (endeuillé·e·s, soignant·e·s, monde économique…) pour débattre en amont des gestes et symboles à élaborer. Afin de donner un sens collectif à cette période hors-normes.