Se réjouir dans un monde en crise

Se réjouir dans un monde en crise / ©iStock
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Se réjouir dans un monde en crise
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Se réjouir dans un monde en crise

Cinéma
A une époque où toutes les certitudes sont battues en brèche, l’anxiété se généralise. Mais peut-on entraîner la joie, son antithèse? Une joie profonde n’est-elle pas par définition gratuite, imprévisible, donnée?

Cette petite remarque dans une superproduction estivale ne vous a peut-être pas échappé. Projetée hors de son monde idéal, Barbie est confrontée à des émotions nouvelles:
– «C’est bizarre, je ressens comme une sorte de peur générale, mais je ne sais pas de quoi.»
– «Ah, mais c’est de l’anxiété! Moi aussi, ça me fait ça, toute la journée!» lui lance une passante.

Si le propos féministe du film pointe en priorité les affects des femmes, exposées, en raison de leur socialisation, à des dissonances cognitives permanentes, des commentateurs ont noté combien la santé mentale est traitée frontalement tout au long de l’œuvre. Un propos qui résonne avec notre époque, marquée par une combinaison inédite d’incertitudes: risques climatiques et environnementaux historiques, bouleversements géopolitiques, fragilisations démocratique et économique. Jamais ou presque la prévisibilité pour les entreprises n’a été aussi faible. La paupérisation des classes moyennes occidentales se poursuit inexorablement. La pandémie a mis à nu les fragilités de nos sociétés. Les ressorts de sens et de croyances collectives qui opéraient depuis la Seconde Guerre mondiale s’érodent: confiance dans le progrès, la science, la croissance économique. Pour une part de plus en plus grande de nos contemporains, le futur n’a rien de radieux, mais suscite une angoisse diffuse… ou inquiète profondément.

Dans ce contexte, difficile de se laisser porter par une libération intérieure. Même si elle est potentiellement accessible à tous, parce qu’elle a à voir avec l’enfance, assure Frédéric Lenoir dans La Puissance de la joie (voir encadré): «La joie parfaite, celle promise au terme de ces deux chemins d’accomplissement de soi et de communion avec le monde, n’est autre qu’une expression profonde, active et consciente de ce qui est offert à tous dès les premiers instants de notre existence et que nous avons bien souvent perdu au fil des difficultés rencontrées: la joie de vivre.» Nos confrères de La Vie ont d’ailleurs consacré un dossier complet à la manière de retrouver ce précieux «esprit d’enfance» (édition 4067, du 10 août 2023).

Mal du siècle

Si notre passé peut nous procurer une ressource, le futur proche ne cesse de l’obérer. Un dixième de la population mondiale serait concerné par l’écoanxiété, selon des sondages récents. Dans notre pays, les chiffres seraient équivalents, voire légèrement supérieurs. «En 2022, nous avons mené une enquête auprès d’environ 2000 étudiants et étudiantes de l’Université de Lausanne: 85% ont affirmé être ‹agités› à cause du changement climatique; 65% se sont déclarés ‹très agités›; 53% ont indiqué ne pas vouloir d’enfants dans un tel monde», expliquait à la RTS Philippe Conus, chef du service de psychiatrie générale du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), qui a lancé cet été une pétition pour une meilleure prise en charge du problème, avec le soutien de l’Organisation mondiale de la santé. L’anxiété, nouveau mal du siècle?

Moments de régulation

Sur le terrain, les professionnels constatent en effet une augmentation des consultations à ce sujet. «Et les moyens pour la gérer deviennent plus mauvais», précise Christian Follack, psychologue et psychothérapeute FSP à Bulle. Nos modes de vie toujours plus connectés sont en cause. «Avec l’irruption des smartphones, les gens n’ont plus de moments calmes pour faire le point au quotidien. Les réseaux sociaux, les jeux en ligne occupent chaque temps libre. Or le vide est précieux pour faire le point sur soi, ses tracasseries, traumas quotidiens, ou discussions difficiles…» L’occupation permanente constitue une stratégie d’évitement classique, un réflexe naturel pour fuir l’anxiété. Qui est une émotion tout aussi naturelle! «La fonction originelle de l’anxiété chez l’humain est très ancienne. L’inquiétude nous permettait à l’origine de réagir face à un danger, de fuir des situations menaçantes, donc de nous protéger», détaille Christian Follack.

Le problème, c’est lorsque l’anxiété s’installe: quand elle devient un mode de fonctionnement, elle peut paralyser l’existence. Dans le film Beau is afraid (Ari Aster, 2023), Joaquin Phoenix campe un vieux garçon pétri d’angoisse, incapable de mener à bien un projet simple: rendre visite à sa mère. «L’anxiété nous fait perdre du terrain, plus on évite les situations inconfortables, plus elles le deviendront à l’avenir», explique Christian Follack, qui utilise des thérapies cognitives et comportementales adaptées. Pour lui, lutter contre l’anxiété demande de «chercher l’inconfort», voire d’entraîner son propre courage. Ce dernier se travaille, explique-t-il, en citant des expériences des années 60, au cours desquelles des personnes noires s’entraînaient à être insultées violemment, pour tenir le coup lors de sit-in politiques contre la ségrégation.

Solutionnisme

Mais une autre solution ne consisterait-elle pas «simplement» à cultiver la joie? La culture du bien-être est aussi développée que l’anxiété se banalise. Psychologie positive, odes au temps pour soi, chief happiness officers (responsables du bonheur) en entreprise, sobriété «joyeuse»…: la joie est désormais désirable; l’empathie, une qualité professionnelle. Progrès social ou déformation, comme l’affirment certains experts, qui voient dans cette instrumentalisation de la joie et des qualités humaines qui y sont liées, un «solutionnisme» qui ne résout rien. «L’empathie n’est pas une compétence, c’est simplement la manière dont nous sommes faits, il s’agit de notre fonctionnement en tant qu’humains», recadrait, à la BBC, Nicholas Janni, auteur de Leader as a healer (le manager soignant, non traduit), ouvrage phare des formations en leadership stratégique à l’IMD Lausanne.

Si la joie sur commande ne convainc pas et ressemble plutôt à une dystopie, pour Christian Follack, il existe cependant une manière «d’entraîner» la joie. «Je trouvais que la joie était difficile à expliquer du point de vue de la survie de l’espèce. Ne faudrait-il pas être paranoïaque et psychopathe pour mieux survivre? Au fond, à quoi nous sert la joie?» 

Cercle vertueux

Les recherches de Barbara Fredrickson, enseignante au département de psychologie de l’Université de Caroline du Nord, chercheuse reconnue en psychologie positive, attestent cependant que cette émotion a une utilité… Car elle en entraîne d’autres. «Si l’anxiété est utile sur le court terme, la joie est bénéfique à long terme: les émotions positives vont ouvrir mon attention, me faire faire des choses nouvelles et inhabituelles, physiques ou sociales. Et cela va ensuite entraîner le développement d’autres ressources, précieuses tout au long de mon existence», détaille l’experte. Il existerait donc un «cercle vertueux de la joie».

Mais comment l’activer, sachant que «là où l’anxiété prend de la place, il n’y en a plus pour la joie? Les deux émotions peuvent difficilement être vécues de manière conjointe», pointe Christian Follack. S’il comprend les critiques envers la psychologie positive, le praticien constate néanmoins que les exercices qu’il utilise et prône (pratique de la gratitude, de la méditation) ont un effet: ils ouvrent au «mieux-être». Si cet état n’est pas encore la «joie profonde» que décrivent les spirituels, les mystiques, la Bible, ou les personnes profondément joyeuses, il constitue indéniablement une première étape ou une prédisposition à la joie. 

A lire

Des philosophes antiques à la sagesse contemporaine en passant par les penseurs modernes, voici un précis systématique et méthodique de la joie profonde. Frédéric Lenoir la distingue du bonheur consumériste et de la sagesse détachée. Il tente d’élaborer une méthode pour atteindre cette «joie parfaite», basée sur le désir et le consentement à la vie. Une théorie convaincante, qui se lit facilement. Mais dont la mise en pratique demande une vie…

La puissance de la joie Frédéric Lenoir, La puissance de la joie, Fayard, 2015