
La nature dans la Bible: pas toujours idyllique
«Le destin de l’être humain est le travail agricole», résume Thomas Römer, professeur de milieux bibliques au Collège de France, lors d’un cours sur la Genèse (www.re.fo/genese). Il montre notamment que le nom même d’Adam est un jeu de mots qui lie indissociablement l’être à son milieu. On est donc loin de la séparation moderne entre nature et culture.
Dès lors, peut-on encore lire les textes bibliques, nous qui vivons dans un monde où «tout tombe du ciel», ou plutôt arrive par la logistique urbaine? «Je suis étonnée que vous posiez cette question alors que nous sommes en Suisse romande», ironise Ruth Ebach, professeure d’exégèse historicophilologique de la Bible hébraïque à l’Université de Lausanne. «Je viens d’une région industrielle d’Allemagne où, mis à part le fleuve, il ne reste plus grand-chose de la nature. Ici, vous avez des vignes, des prés, des forêts… partout.»
Un concept inconnu de l’Antiquité
La chercheuse reconnaît que dans la Bible ce concept peut être bien différent de ce que nous connaissons aujourd’hui: «Il n’y a même pas de mot en hébreu biblique pour ‹ nature ›. Il y a des passages de descriptions de paysages, mais un concept général ou un mot n’existe pas. Dans des psaumes de lamentation, par exemple, on parle des soucis de l’être humain, on évoque la maladie, les problèmes sociaux, le contexte, mais toujours comme un ensemble.
Le concept de nature en tant que tel n’appartient pas à l’Israël ancien.» «Les textes bibliques ne dressent pas un tableau idyllique de la nature», complète Ruth Ebach. «Ils soulignent à la fois la dépendance de l’être humain à Dieu, parce que, par exemple, la pluie est toujours directement donnée par Dieu, et les éléments de danger que représente la nature. Dans les psaumes 104 ou 148, la nature comprend des éléments de chaos, de danger, de forces effrayantes», illustre l’exégète. De manière générale, Dieu est présenté comme celui qui met de l’ordre dans le chaos et la nature peut toujours receler une part de celui-ci. «Bien sûr, on nous promet qu’il n’y aura pas de second déluge, malgré tout on trouve des textes comme Jérémie 4 ou Sophonie 1 où il y a la possibilité que le tohu-bohu, le chaos qui a été mis en ordre par Dieu en Genèse 1 revienne par Dieu en raison du comportement de l’homme.»
Une terre nourricière qui cache une exploitation
Le concept de «terre nourricière», par lequel on aime bien comprendre les récits de la Création, est un héritage romantique occidental, pointe pour sa part Muriel Schmid, pasteure et théologienne neuchâteloise installée aux États-Unis. Selon elle, cette image idyllique masque la dureté du rapport à l’environnement: «C’est aussi une justification d’un rapport utilitariste à la terre. La rédaction des textes de la Bible hébraïque date de la même époque que le tournant de l’agriculture dans le développement de la société humaine. C’est le début de cette exploitation qui modifie le rapport à la terre.»
Quant à revenir à la question initiale de la compréhension de ces écrits pour aujourd’hui, «il paraît assez évident que certains textes ne correspondent plus à notre expérience actuelle et que pour les transmettre aujourd’hui, il faut faire un travail d’herméneutique. Tout le monde admet que si l’on parle de questions sociales, par exemple, un travail d’adaptation est nécessaire, car on ne se trouve plus dans un village en Galilée. On devrait, dès lors, comprendre que c’est nécessaire aussi pour les commandements qui concernent la vie privée, notamment», résume Ruth Ebach.
Bien qu’aujourd’hui la Bible garde sa pertinence, «on constate un intérêt croissant pour les formes de religion qui accordent une place un peu plus importante à la nature», note Ruth Ebach. «Et avec nos intérêts d’aujourd’hui, il est légitime de reposer la question aux textes bibliques.»



