«L’aumônier militaire a un côté "fou du roi"»

en chemin | auf dem Weg / DR
i
Le capitaine aumônier Vincent Guyaz
en chemin | auf dem Weg / DR

«L’aumônier militaire a un côté "fou du roi"»

29 août 2018
Armée
Pasteurs et prêtres armés d’un pistolet, à l’armée ils ont le grade de capitaine. Officiers intégrés à l’état-major, ils ont un rôle bien particulier: ce sont les aumôniers militaires.

Bref retour historique

La fonction d’aumônier militaire apparaît sur le papier en même temps que l’armée suisse moderne, en 1875. Il faudra toutefois attendre 1882 pour que le Conseil fédéral ratifie l’engagement de 60 aumôniers militaires protestants et catholiques. L’Instruction pour le service des aumôniers de 1897 décrit clairement les tâches qui leur incombent:

«Leurs fonctions consistent à célébrer le service divin, à donner des soins spirituels aux malades et aux blessés, aux affligés et aux mourants et à satisfaire à tous les autres besoins religieux des hommes. Au surplus, ils s’efforceront par la parole et l’exemple, les conseils et les consolidations, de faire régner un bon esprit parmi les soldats. Suivant les circonstances, ils les exhorteront à accomplir joyeusement leur devoir, à appliquer leur esprit à des choses sérieuses, à observer strictement la discipline; ils relèveront leur courage dans les fatigues et les dangers; ils empêcheront, de tout leur pouvoir, les violences et les excès; ils interviendront dans les querelles et feront appel aux sentiments d’humanité entre amis et ennemis.»

La fonction d’aumônier militaire était née.

À la rencontre de Vincent Guyaz, pasteur et aumônier militaire

Vincent Guyaz est pasteur de la paroisse réformée d’Ecublens - St Sulpice (VD) et ministre de coordination dans cette région. Depuis qu’il est pasteur, il consacre plusieurs semaines par an à servir dans l’armée suisse en temps qu’aumônier. Il nous parle de ce travail et de ce rôle particulier.

Propos recueillis par Ludovic Papaux

Vincent Guyaz, quel a été votre cheminement pour devenir aumônier militaire?

J’ai fait mon école de recrue et la formation de sous-officier. Après ma consécration pastorale, j’ai fait les trois semaines de formation pour devenir capitaine aumônier. Durant cette formation, on nous sensibilise à ce qu’un soldat vit et peut avoir comme attentes, quelles compétences peuvent être déployées et quelle est la spécificité de notre tâche pastorale dans ce cadre.

Il y a ensuite deux orientations: soit on devient aumônier auprès des jeunes recrues, soit auprès des soldats qui font leurs cours de répétition chaque année. J’ai préféré la seconde option pour retrouver la même équipe chaque année.

 

Comment voyez-vous votre rôle d’officier et de pasteur durant les cours de répétition?

J’ai une double casquette: je suis considéré comme un officier qui fait partie de l’état-major, de l’équipe de direction, au sein de laquelle il y a le médecin, le chef auto, le chef communication, etc. Le job de l’aumônier c’est de faire partie de cette équipe, ce qui permet d’avoir une influence sur la culture de direction. Après 2-3 cours, on devient proche, on tutoie le colonel. Mon statut me permet d’avoir un côté «fou du roi» pour interpeler la direction selon les décisions qui sont prises. On devient un peu le pasteur de ces gens. Et puis on descend visiter les soldats qui travaillent, on fait des exercices avec eux et il y a, au programme, un moment avec l’aumônier. Cela peut être un moment de théorie sur une question spirituelle, ou une célébration si l’on est proche d’un temps de fête. Ce que je propose souvent c’est la visite d’un lieu fort, comme une abbatiale. À côté de ces interventions, il y a quelques demandes par cours de répétitions pour des entretiens: c’est plutôt d’ordre social, mais parfois en lien avec le service s’il y a des tensions ou des conflits, alors on favorise le dialogue.


 

On est disponible pour tout le monde, quelle que soit sa confession.
Vincent Guyaz

Les activités proposées par l’aumônier sont-elles obligatoires pour les soldats non chrétiens ou non croyants?

On est disponible pour tout le monde, quelle que soit sa confession. Lorsque c’est une intervention de l’aumônier en salle de théorie sur des questions de spiritualité ou d’éthique, par exemple sur la non-violence ou ce genre de choses, là, c’est clair que tout le monde doit être présent. Quand c’est une cérémonie, il y a deux niveaux: soit il y a une fête et avec les officiers on organise une célébration œcuménique où les gens s’inscrivent; soit le commandant décide que pendant une marche ou à la fin d’une marche il y a une célébration et alors tout le monde doit venir, car cela fait partie du programme pour donner une ouverture spirituelle. Mais ça dépend aussi de la sensibilité de l’aumônier.

On est totalement disponible pour les gens comme ils sont et où ils en sont, mais en même temps je suis là en tant que témoin de l’Évangile.

 

Comment votre présence est-elle perçue par les autres cadres de l’armée?

Je crois que l’armée, dans l’état-major, c’est le lieu où je suis le mieux accueilli dans la vie. On est content de me voir, car les chefs sont conscients qu’on a des compétences qu’ils n’ont pas. Les officiers sont très heureux qu’on soit là, car on est fiable. On a une reconnaissance à l’armée souvent bien plus grande qu’en paroisse.

Il y a un service psychopédagogique de l’armée, mais c’est une cellule de professionnels, tandis que nous on est sur place et l’on travaille avec les hommes. C’est la raison pour laquelle les chefs préfèrent appeler l’aumônier, car il a une relation avec les soldats.

Tous les matins, j’ai 5 minutes à disposition pour un petit message spirituel. On nous fait une place, mais il faut la prendre, sinon d’autres la prendront (animateurs laïcs, psychologues, etc).

On a une reconnaissance à l’armée souvent bien plus grande qu’en paroisse.
Vincent Guyaz

Qu’en est-il des autres confessions et autres religions?

Actuellement, seuls les ministres des Églises réformées et catholiques peuvent être aumôniers. Cela se vit de manière œcuménique. Il m’est arrivé un jour de faire une célébration pour la Fête-Dieu où dans l’assistance il y avait trois quarts de catholiques.

Contrairement à d’autres armées, nous n’avons pas d’aumôniers musulmans et ce n’est pas près d’être le cas. Les officiers supérieurs sont sans doute encore plus réticents que les aumôniers eux-mêmes sur cette question.

 

En tant qu’aumônier vous portez une arme comme les autres militaires et vous êtes entraînés à vous en servir. Comment articulez-vous les tâches de l’armée dans ce qu’elles peuvent avoir de plus violent, à savoir tuer d’autres hommes, avec l’Évangile et les enseignements de la Bible?

L’armée suisse prévoit qu’on puisse faire un service sans arme. Mais c’est vrai que, dans les faits, comme capitaine nous avons un pistolet. Je n’ai jamais eu de problème de conscience, car je suis à l’aise avec la mission de l’armée suisse qui est de défendre la population et le territoire, d’appuyer la population en cas de catastrophes, ce genre de choses. Le pistolet que je porte c’est une arme de défense, mais si je dois m’en servir contre quelqu’un un jour, je ne sais pas comment ce sera. Mais voilà, je suis à l’aise avec ça.

 

Quelles sont les valeurs de l’Évangile que vous trouvez dans l’armée suisse?

La pluralité. Ce n’est pas une armée constituée de fachos ou de types qui n’ont pas trouvé d’autre travail. Dans l’armée de milice, toutes les couches de la population sont représentées: des avocats, des instituteurs, des ingénieurs, des concierges, des menuisiers. Tous, nous avons la même chance de faire une carrière dans l’armée. Celui qui arrive à l’armée, revêtu de l’uniforme (ce qui est proche du baptême) on se moque de son CV et de son passé: il aura les mêmes chances d’accéder à des postes à responsabilité que n’importe qui d’autre en fonction de l’effort qu’il sera prêt à faire. J’aime ce côté multitudiniste où tout le monde peut avoir sa place.

Il y a aussi le service de l’autre. On donne son temps et l’on renonce à son confort pour servir et protéger l’autre. Ce qu’on accepte c’est potentiellement le don de sa vie. J’ai rencontré des colonels qui me disaient: «Il faut que dans un pays il y ait des gens qui soient prêts à donner leur vie, pour qui c’est la mission.»

Mais il y a beaucoup d’autres lieux en dehors de l’armée où des gens donnent d’eux, et même parfois beaucoup, pour le service de la population.

Une autre passerelle avec l’Évangile c’est la vie communautaire intense. Même comme officier, on dort parfois à 8 dans une chambre. C’est la vie communautaire dans ce qu’elle a de plus beau et de plus dramatique, avec la solidarité et l’amitié qui vont avec.

 

En guise de conclusion, dites-nous ce que l’armée vous a appris?

L’armée m’a appris la discipline de devoir communiquer l’Évangile de manière claire, brève et accessible à tous. De plus, la manière de prendre des décisions dans l’état-major est intéressante: c’est un processus qui donne beaucoup d’importance aux spécialistes, qui viennent chacun avec deux options argumentées et le commandant choisi sur cette base. Il y a un immense respect des compétences des gens. En Église, on a une grande marge de progression dans ce domaine.