Les églises noires américaines aux origines du rock

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Les églises noires américaines aux origines du rock

Emancipation
Les premiers rockers ont cherché à allier leurs origines religieuses et l’euphorie de leur art sécularisé. Christian Steulet évoque l’émergence de ce genre musical improbable.

Les traites négrières suivies de l’émergence des églises noires sur le continent américain ont joué un rôle déterminant pour les musiques populaires dans le monde occidental. L’esclavage représente quatre siècles durant l’élément fondateur d’une économie mondialisée, basée sur la plus grande migration forcée de l’histoire. Face aux rébellions des esclaves, les puissances coloniales ont mis en place ce que l’historien Achille Mbembe appelle les «politiques de l’inimitié». Leur pendant idéologique est le racisme, théorisé en Europe puis aux Etats-Unis.

Après la libération des esclaves aux USA en 1863, le chemin vers la citoyenneté se heurte à une réaction féroce : lynchages et attentats du Ku Klux Klan, «Jim Crow Laws» qui rétablissent la ségrégation. Les seuls havres de paix et d’échange sont, au début du XXe siècle, les églises africaines-américaines. Ces communautés échappent à cette double conscience décrite par le sociologue Paul Gilroy: à la fois citoyen et personne exclue, invisible.

Une musique pour survivre

Quand on a détruit votre culture et votre identité, vous ne survivez qu’en vous bricolant de nouvelles appartenances. La musique, et surtout le chant, vont jouer ici les premiers rôles. L’anthropologue Denis-Constant Martin est l'un de ceux qui ont montré comment les églises ont permis aux esclaves de s’approprier les traditions liturgiques de leurs maîtres.

Amusez-vous à faire la liste des musiciens africains-américains qui ont commencé leur carrière à l'église

On ne s’étonnera donc pas que les stars populaires africaines-américaines – dans le blues, le jazz, le funk, la soul, sans oublier le rap – ont souvent reçu leur éducation musicale à l’église. Il en va de même pour le rock – à savoir le rhythm’n’blues popularisé par Elvis Presley auprès des Blancs – dont un des héros noirs est Richard Wayne Penniman alias Little Richard.  Né en 1932, il est le troisième d’une fratrie de douze enfants dont les parents sont liés aux églises baptistes et pentecôtistes de la région de Macon (Géorgie). Chanteur de gospel, de blues et de rock, Little Richard a d’ailleurs créé sa propre église ! Cet artiste transgenre, qui se revendique «omnisexuel», n’a jamais séparé le sacré et le profane: il n’est pas uniquement l’héritier de Platon et de Descartes…

Les grandes stars du blues orchestral des années 1920 – Ma Rainey, Bessie Smith et Ethel Waters, dont l’art engagé est analysé magistralement par Angela Davis – avaient déjà transformé, subverti et rénové nos traditions musicales populaires. Amusez-vous à faire la liste des musiciens africains-américains qui ont commencé leur carrière à l’église ! Elle est interminable… C’est la contribution décisive des descendants des esclaves à un monde qui pourrait ne plus être celui de l’appropriation et de l’aliénation, mais celui du passage et du partage. N’est-ce pas ce que chantait Bob Marley, membre de l’église Rastafari ?