Dispute théologique autour d'une nouvelle formation

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© HET-Pro

Dispute théologique autour d'une nouvelle formation

Les pasteurs des Eglises réformées romandes se forment d’abord à l’université. Une nouvelle filière privée de tendance évangélique propose une approche axée sur la pratique et la foi. Une orientation qui n’est pas que pédagogique.

L’inauguration de la Haute Ecole de théologie (HET-PRO), le 10 septembre prochain à Saint-Légier (VD) sur les terres de l’Institut Emmaüs ne sera pas qu’une fête de famille des Eglises évangéliques. Et pour cause: celui qui a lancé le projet, Jean-Claude Badoux, l’ancien président de l’EPFL, a dirigé le Conseil synodal de l’Eglise vaudoise de 1986 à 1990. «Membre et fidèle de l’EERV, je ne me considère pas comme un évangélique, affirme-t-il, mais je déplore que la formation des ministres ne se conjugue plus avec la foi. On forme des universitaires, plus que des pasteurs.» D’où l’idée d’une filière romande sur le modèle des HES, une HET-PRO: «protestante», «professante» et «professionnalisante», ouverte aux réformés, aux évangéliques et aux églises ethniques. En 2010, Jean-Claude Badoux réunit «une dizaine de pasteurs actifs et retraités de l’EERV». La date n’est pas indifférente. La Faculté de théologie de Neuchâtel lutte pour sa survie – faute d’étudiants, elle fermera en 2015 – et celle de Lausanne, qui s’est ouverte aux sciences des religions, n’est plus exclusivement chrétienne, tandis que l’EERV est secouée par une controverse autour de l’accueil des homosexuels. Dans ce climat, l’aile conservatrice et évangélique de l’Eglise vaudoise se réveille. «C’était une période de fortes turbulences», reconnaît le pasteur Xavier Paillard, président de l’EERV et de la Conférence des Eglises réformées de Suisse romande (CER). Approchées par les promoteurs de la HET-PRO, les autorités de l’Eglise vaudoise n’entrent pas en matière sur une collaboration, suivies par celles des autres Eglises romandes.

Formation réformée romande commune

«Nous voulions plutôt renforcer les liens avec la faculté de Lausanne et travailler à une formation commune de nos ministres romands», précise Xavier Paillard. Aujourd’hui, les facultés de Lausanne et Genève proposent donc un cursus de théologie commun, elles ont créé un Institut lémanique de théologie pratique et les Eglises romandes préparent concrètement les candidats au pastorat après leurs études par des stages en paroisse et des cours à l’Office protestant de formation (OPF) à Neuchâtel. Où les futurs diacres suivent aussi un enseignement après une formation théologique acquise au centre des Cèdres à Lausanne, ou à Sornetan dans le Jura bernois. De profondes divergences théologiques expliquent la défiance des Eglises romandes. D’autant plus que les promoteurs de la HET-PRO ont finalement trouvé un allié dans l’Institut biblique et missionnaire Emmaüs à Saint-Légier, sur les hauts de Vevey. Un établissement évangélique fondé en 1925, dirigé par Jean Decorvet, ancien pasteur de l’EERV et membre du groupe de travail initial, qui modifiait justement son propre enseignement pour le professionnaliser.

Le statut de la Bible, un enjeu crucial

Or, en matière de formation, les approches privilégiées par les Eglises réformées romandes et les évangéliques, qui se réclament également de la Réforme, s’opposent frontalement. En simplifiant à l’extrême, on peut dire que dans la ligne "libérale", les premières prônent, avant l’apprentissage du pastorat, une approche universitaire des textes bibliques avec tout le détachement critique que cela implique. Tandis que pour les évangéliques, si la Bible est également considérée comme une production humaine, elle est aussi Parole de Dieu. Qui fait autorité sur les questions de foi et de vie et guide le chrétien. Cette conviction a des conséquences théologiques (la naissance virginale de Jésus, l’incarnation, la résurrection, par exemple, ne sauraient être mises en doute) et morales (promotion de la famille, défense de la vie, condamnation de la pratique de l’homosexualité), très proches du catholicisme. La HET-PRO envisage d’ailleurs des collaborations avec des universitaires catholiques issus notamment de l’institut Philanthropos de Fribourg. Jean Decorvet souligne qu’«à la HET-PRO, nous développerons une approche intégrée des dimensions intellectuelle, spirituelle et fraternelle de la foi chrétienne». Les enseignants commenceront les cours par une prière et les étudiants seront invités à participer à des cultes et à des sessions de formation spirituelle chrétienne. Impensable dans une université comme le souligne Ghislain Waterlot, doyen de la Faculté de théologie genevoise : «L’amphithéâtre n’est pas un endroit de culte. Il est ouvert à tous les étudiants, croyants ou non. Ceux qui veulent pratiquer leur spiritualité, qu’ils se destinent au pastorat ou non, sont soutenus dans cette démarche, mais pas dans le cadre de l’enseignement.»

Diacres HET dans des paroisses réformées?

La première volée de la HET-PRO compte 25 étudiants; une dizaine de professeurs les encadrent. Trois sont issus d’Eglises réformées romandes et françaises, les autres, de différentes sensibilités évangéliques. Dans trois ans, les premiers «bacheliers» en «théologie appliquée», seront notamment prêts à travailler comme diacres. Au sein des Eglises évangéliques et, peut-être, réformées. «Ce sera à elles de décider, affirme Jean Decorvet. Nous sommes prêts à moduler le cursus de ces étudiants si elles demandent un complément aux Cèdres ou à Sornetan.» Quant au master, il ouvrira la voie au niveau universitaire. Ces titres devraient être reconnus par l’Association évangélique européenne (AEE). D’ici cinq ans, la HET-PRO espère aussi faire valider son enseignement par la Confédération, assurant notamment à ses étudiants des passerelles vers les universités suisses. A Bâle, un établissement évangélique privé de niveau académique, la STH, l’a récemment obtenu. «La décision est prise sur des critères techniques, pas sur le fond, explique le pasteur Lucien Boder, conseiller synodal de Berne-Jura-Soleure. Désormais, à Bâle, faculté et STH collaborent pour leurs masters en théologie.» Un choix qui a fait débat en Suisse alémanique. En Suisse romande, la question ne se pose pas… pour l’instant.