
Jésus invite ses amis disciples à donner eux-mêmes à manger alors qu’il y a disette. Le propos de ce matin nous conduira à réfléchir aux restrictions qui s’imposent en cas de crise tant mondiale que personnelle ainsi qu’à l’abondance dont certains croient bénéficier. Au fond, de quelle abondance parle Jésus ? Ses propos sont-ils réalistes ou utopiques ?
Prédication
Quel récit ! Il parle du peu nourriture à disposition pour combler la faim d’une foule immense et des restes abondants après distribution. Le récit dit de la multiplication des pains se retrouve à six reprises dans les évangiles, c’est dire s’il s’avère important pour les premiers chrétiens. Le sera-t-il pour nous ?
Cette histoire m’intéresse dans le monde d’aujourd’hui qui oscille entre abondance et restriction.
Quelques exemples, la sécheresse oblige des éleveurs à abattre du bétail faute d’herbe à brouter alors que parallèlement les magasins offrent un choix infini d’assortiment de grillades ou de nourriture carnées pour chiens et chats.
Autre paradoxe : dans le domaine de la santé, les traitements sont de plus en plus pointus, mais on observe un manque de personnel pour prodiguer des soins de qualité.
Le récit de ce matin nous emmène sur le terrain des contradictions. Il nous invite à réfléchir à ce que nous pouvons gérer dans une chaîne de distribution tout en étant lucides sur les manques de moyens ou de volonté pour que des biens matériels parviennent à tous.
La réflexion peut également s’appliquer au domaine relationnel entre ce qui est réalisable quand tout le monde y met du sien avec nos limites humaines dans certaines situations ou avec certaines personnes.
De mon côté, j’ai trouvé une solution devant l’ampleur d’une tâche et mes pauvres moyens, (j’avoue que ce culte radiodiffusé destiné à vous tous était un vrai défi pour moi) : je prie le Tout Autre, Dieu ou ce que d’autres nomment le destin à l’image de Jésus qui rend grâce avant de nourrir la foule. Même si je préfèrerais de me défiler et cela m’arrive parfois, comme les disciples qui disent à Jésus de renvoyer la foule pour qu’ils trouvent eux-mêmes de quoi se sustenter.
Faudrait-il baisser les bras quand nous avons l’impression qu’il n’y a pas assez ? Ou faudrait-il faire avec ce que l’on a en gardant la foi que des solutions seront trouvées ?
L’histoire de la multiplication des pains et des poissons nous est présentée comme un miracle qu’opère Jésus. Une foule est venue avec des personnes en détresse physique. Après les avoir guéri, Jésus réalise qu’il se fait tard et que tout ce beau monde est affamé. Finalement tous repartiront chez eux rassasiés.
Ce qui est intéressant, c’est que dans les évangiles, jamais le mot multiplication n’est prononcé. On nous dit que Jésus rompt du pain et le distribue.
L’accent est mis ailleurs que sur la quantité de nourriture. L’importance du partage domine et change l’interprétation du texte.
Alors y-at-il eu un miracle de multiplication ? Nous n’en sommes pas certains car ce récit signifie surtout qu’en Dieu, nous sommes comblés par le partage même dans le manque.
Pourtant la question du miracle restera toujours en suspens. J’aime ce que le théologien Tillich dit : on ne se résigne pas à bannir totalement le merveilleux. Ce dont nous avons besoin, dit Tillich c’est d’authentiques miracles.
N’a-t-on pas besoin de signes à valeur existentielle qui nous permettent de voir le manque autrement comme étant d’abord un appel à se tourner vers Dieu pour retrouver celui qui nous comble en profondeur ? En fait, ne recherchons pas surtout des signes de l’attention de Dieu vis-à-vis des humains ?
Or dans notre récit l’essentiel ne se voit pas dans l’extraordinaire mais dans l’ordinaire d’un repas partagé avec peu de nourriture.
Jésus rompt le pain, comme cela se fait avant le repas dans les familles juives. Il accompagne ce geste d’une prière pleine de gratitude envers Celui qui est à l’origine de toutes nourriture, une prière dite de bénédicité.
Il remet ces aliments à Dieu pour qu’il devienne nourriture.
Jésus partage le pain et le poisson en remerciant Dieu. Il ne multiplie pas mais il partage pour que tous soient rassasiés.
Derrière ce geste, je voie une allusion à la Sainte-Cène, à l’eucharistie qui manifeste l’intérêt de Dieu pour tout être humain même dans l’adversité, L’apôtre Paul qui dit : "Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?" (1 Co 4 vs7) et "Rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu, même pas la faim, la pauvreté, le danger et la mort" (Romains 8 vs 35-39).
Ce geste rappelle également la manne, la nourriture venue du ciel lorsque le peuple hébreu traversait le désert.
Dès lors, l’accent n’est pas mis sur multiplication de biens matériels ou spirituels mais bien sur ce que Jésus offre avec bienveillance pour dire un avenir meilleur.
Une paroissienne expliquait que dans bon nombre de pays pauvres, la personne qui a beaucoup travaillé pour pas grand-chose, rentre chez elle avec un morceau de pain dans sa poche. Elle partage ce quignon de pain avec ses proches sitôt arrivée. Pour eux c’est déjà de la nourriture qui arrive.
Autre situation. Qui n’a pas vécu un repas improvisé ? On invite quelqu’un sans avoir rien préparé. Au final, ce repas avec peu de choses sorties du frigo prend l’allure d’un festin surtout parce que l’ambiance amicale fait toute la différence.
Je me souviens de m’être trompée de porte lors d’une visite pastorale. Une inconnue m’a ouvert et a insisté pour que je repasse la voir après la visite prévue. Ce que j’ai fait. Elle avait préparé un petit repas avec ce qu’elle avait. Elle m’a confié qu’avant ma venue elle voulait se suicider et que ma visite lui a montré qu’elle avait encore envie de vivre.
J’en ai été toute émue. Son repas avait la saveur de l’authenticité. Nous nous sommes revues souvent. Sans pression de ma part, elle est revenue à l’église dans laquelle elle a apprécié tout particulièrement les repas canadiens où chacun amène un plat et constate l’abondance des restes à la fin.
Ne nous privons pas d’inviter quelqu’un ne serait-ce que pour un café. Cela peut déboucher sur un grand échange. Dans un esprit généreux.
Avec mes parents nous plaisantions concernant quelqu’un d’assez pingre. Avant d’aller boire le thé chez elle, nous la mimions: "Vous désirez un sucre dans votre tasse ou pas ?"
Et ne nous débarrassons pas de problème comme quand les disciples qui demandent à Jésus que la foule se débrouille pour trouver des solutions de ravitaillement. Mais Jésus les renvoie à leur responsabilité comme il le fait pour nous aujourd’hui : "Donnez-leur vous-mêmes à manger".
En disant cela Jésus les invite à croire en leur potentiel d’extraordinaire, dans leur capacité de donner l’essentiel : c’est-à-dire de l’attention, une présence, un partage même et non pas de la superficialité.
Pour moi ce récit ne nous donne pas un mode d’emploi sur la gestion de peu ou de beaucoup de ressources mais il nous ouvre à une autre dimension celle de la grâce, celle d’un Dieu qui se donne lui-même et qui nous invite à faire de même pour le bien-être de tous. L’important n’est-il pas dans la communion avec les autres, dans l’affection que nous leur portons et qui est la plus grande des richesses.
Cela dit, rien ne nous empêche d’ajouter des gestes de générosité prouvant notre affection.
Amen.





