Une oie en plein vol

© Fanny Anderegg : LDD
i
L'envol des vaisseaux blancs œuvre réalisée par Christine Aymon, 2018
© Fanny Anderegg : LDD

Une oie en plein vol

Voyage
L’artiste suisse Christine Aymon sculpte des oies sauvages. Pourquoi ? Pour aborder la souffrance de l’immigration, l’exode et le voyage. Autant de thèmes forts pour Fanny Anderegg, chanteuse, auteure et compositrice.

Nous avons proposé à Fanny Anderegg de nous parler d’elle, autour d’un verre de vin. Née à Bienne, initiée au piano, bercée par les chansons maternelles – Barbara, Brel, Ferré –, l’enfant Fanny prend conscience de la force des chansons apaisant des chagrins enfouis. «Petite, lorsque maman était triste, je lui prenais la main et chantais des chansons de ses auteurs préférés.» Ensuite le piano, beaucoup de piano et la déception. «J’ai loupé mon entrée à la Haute école de musique (HEM). Un moment très dur pour moi !»

Fort heureusement, au Gymnase, son professeur de musique l’incite à travailler davantage sa voix. Son chemin se trace. Elle sera chanteuse. Depuis, elle déploie ses activités artistiques autour de la composition, la création, la médiation culturelle et l’enseignement. «Mes chansons qui touchent les gens sont des réalités qui m’habitent, qui mûrissent longtemps et dont j’accouche ensuite. Le chant me permet d’affirmer ce que je ressens, de prendre ma place.» Et d’ajouter ensuite: «L’artiste traverse l’existence en voyageant avec son oeuvre.» Le voyage au coeur de l’existence de la chanteuse. Pour lui, le voyage donc, elle a choisi de nous parler d’une oeuvre de l’artiste plasticienne suisse Christine Aymon.

«Christine Aymon est entièrement présente dans sa création. Avec cette impression qu’elle va au-delà de ses oeuvres. Une femme incroyable !» s’exclame Fanny Anderegg. Les histoires d’une oeuvre qui vous marque sont infinies et parfois à l’origine de surprenantes rencontres.

Cette histoire commence lors d’un voyage en voiture. Fanny Anderegg capte sur les ondes radiophoniques les propos de l’artiste commentant sa dernière exposition de sculptures «L’envol des vaisseaux blancs», consacrée à un vol d’oies. «C’est l’enchantement!»

Fascination

Autre hasard! Deux jours après, une émission de «Passe-moi les jumelles» sur la RTS consacrée à la même artiste. Christine Aymon, voix suspendue, mutine et vive dans son univers niché à Vérossaz, un hameau de trois habitations où cohabite la famille Aymon, l’artiste, son mari, ses garçons, belles-filles et petits-enfants. «A chaque fois, la même détente, sans faux-semblant, une capacité à créer un rapport vrai entre les gens», note Fanny Anderegg. C’est bel et bien une fascination à la fois pour l’artiste et pour la densité de ses créations en bois organiques et sauvages. Mais plus qu’une autre, une oeuvre va captiver l’attention de notre interlocutrice: une oie en plein vol !

Une oie de nos basses-cours? Non. Une oie sauvage. De celles qui volent longtemps sur de vastes contrées, en rang parfait avec leurs congénères. Pourquoi? «Je ne sais pas ce que j’ai avec ces volatiles, dès que je les vois voler, je pleure. Elles me touchent, réveillent quelque chose en moi. Au Québec, j’ai changé mon itinéraire de voyage pour les voir voler», explique Fanny Anderegg. Comme elles, la chanteuse est programmée pour voyager. «Un petit sou en poche et me voilà partie seule en Finlande, au Canada, en Inde. Les voyages m’ont permis de me confronter à moi-même, d’échapper à mon cocon, de faire face à l’inattendu et à l’inconfort.»

Un verre de vin plus tard, notre interlocutrice revient sur la naissance de sa foi protestante. Née d’une famille non croyante, elle entend parler du pasteur de Corgémont qui avait «l’art de déceler les talents». Grâce à cette rencontre, elle décide de suivre le catéchisme, dirige un choeur d’église, obtient son certificat d’organiste et assure durant de longues années les offices du dimanche matin. Que reste-t-il de ces années dédiées à l’église? «Je compose des morceaux pour qu’ils soient lumineux. Ce n’est pas toujours dans une optique religieuse mais l’intention n’est jamais très loin !» confie Fanny Anderegg.

Fragilité de la vie

Revenons à Christine Aymon. Elle est «une bâtisseuse d’images et de rêves» qui s’attaque aux grosses constructions en bois. Elle construit, rabote, découpe, râpe, cisèle, taille, meule les reliefs. Son univers se compose principalement de personnages figuratifs, femmes et hommes, elle qui dit avoir longtemps maintenu «une distance prudente envers les humains». Derrière ces personnages «qui font penser à des marionnettes désarticulées», on sent la nécessité de se confronter à la fragilité de la vie humaine.

Justement ! Dans sa dernière exposition, elle présente une série d’oies sauvages prises en plein vol. Elles semblent réelles tant la minutie des détails apportée à ses anatidés en est confondante. Chez Christine Aymon, la question humaine est toujours au centre. Pour elle, «l’oie représente l’immigration. Elle est avant tout liée à une grande souffrance chez ces peuples déplacés».

Ces mêmes questions, Fanny Anderegg se les pose aussi, autrement, dans ses chansons tout d’abord. Après avoir recueilli des témoignages auprès de migrants, elle a dédié les chansons de son album Home à cette thématique. Ensuite dans son travail en milieu scolaire auprès des enfants issus de l’immigration: «L’exode et la condition des réfugiés me touchent énormément. Bon nombre de mes chansons portent sur ce thème. J’ai l’impression que l’on ferme nos portes à l’autre, par peur j’imagine», déplore la jeune femme.

Les oeuvres de Christine Aymon sont créées pour disparaître. «J’ai toujours aimé les objets qui ont le passage du temps en eux», explique l’artiste, «mes sculptures finiront un jour dehors et pourriront de leur belle pourriture. Ce n’est pas mal comme fin !». Et Fanny Anderegg de surenchérir: «L’important n’est pas l’objet lui-même, mais son cheminement, l’émotion qu’il a suscitée. Avoir ce détachement-là, c’est comprendre l’inconstance de l'éphémère»

Bio express

Fanny Anderegg a 39 ans. Elle a étudié le chant au Conservatoire de Montreux, avant d’obtenir son diplôme de pédagogie à la Haute école de musique, section Jazz, de Bâle. La chanteuse crée un quartette à la fin de ses études et se lance plus dans la composition et la création. En 2005, paraît son premier disque, La figlia dal Vent, des poèmes romanches de Luisa Famos (1930-1974). En 2006, un pèlerinage à St-Jacques-de-Compostelle donne naissance à l’album Le 8e jour. En 2010, sortie d’un nouvel opus Home, HAPAX et L’HORÉE en 2017. Prochain album prévu en 2019.