Ces expressions qui font notre pain quotidien

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Ces expressions qui font notre pain quotidien

16 octobre 2019
«Semer la zizanie», «regarder par le judas», nous citons tous la Bible, sans même le savoir. Le philosophe français Denis Moreau nous dévoile le sens chrétien de nos expressions familières, dans l’ouvrage «Nul n’est prophète en son pays». Interview.

La société occidentale se déchristianise, c’est un fait. Notre langage pourtant reste sacrément imprégné de nos racines judéo-chrétiennes. Vieilles de deux mille ans, certaines expressions attribuées à Jésus ont la dent dure. Si elles ont perdu leur sens originel, elles font encore partie de notre langage quotidien. Le professeur d’histoire de la philosophie et de la philosophie des religions à l’Université de Nantes et catholique Denis Moreau passe au crible ces formes langagières et redessine le contexte historique et culturel de leur création. Une plongée dans la pensée chrétienne et la culture d’une époque qui nous est aujourd’hui étrangère. 

Comment expliquer que dans une société sécularisée, les expressions chrétiennes tiennent bon?

Que nous le voulions ou non, le christianisme a influencé notre culture. Les expressions familières tirées des Évangiles sont la preuve de nos racines judéo-chrétiennes. On peut déplorer qu’il ne reste que quelques proverbes, délestés de leur sens évangélique. On peut aussi se réjouir qu’il en reste des traces.

Parmi toutes les expressions répertoriées dans votre livre «Nul n’est prophète en son pays» publié au Seuil, laquelle est votre préférée?

«Garder le meilleur pour la fin». Elle dérive du récit des noces de Cana. Je le lis d’abord comme le récit d’une crise conjugale surmontée, en trois temps: c’est d’abord la fête, les époux savourent le vin de la vie commune.  Puis le vin vient à manquer, il ne reste que de l’eau, insipide et incolore, la routine prend la place de l’amour. Enfin, l’eau est transformée en bon vin par Jésus. Ce vin meilleur véhicule un message d’espoir pour les époux traversant une mauvaise passe: ne baissez pas les bras trop vite! Et puis le vin, c’est l’ivresse! Je lutte contre le christianisme rabat-joie, qui prive les gens des bonnes choses de la vie. Je suis un chrétien hédoniste, le but de la vie étant la recherche, raisonnable bien sûr, du plaisir. Je suis pour un christianisme joyeux. Et dans ce récit, Jésus nous invite à la fête.

Quelle est l’expression qui vous est la plus étonnante?

Les Évangiles nous prennent aussi à rebrousse-poil. Parfois, je trouve que Jésus y va fort. Je suis particulièrement touché par ce qui à trait à la difficulté du salut pour les riches, ceux que la vie a privilégiés. «Faire passer un chameau par le trou d’une aiguille», serait plus facile que de faire entrer un riche au paradis, ce n’est pas ce que j’ai envie d’entendre. Je gagne bien ma vie, je suis riche matériellement et aussi intellectuellement, j’ai reçu beaucoup de belles choses dans ma vie. Lire que les riches auront plus de peine à entrer au paradis n’est pas plaisant pour moi, cela me dérange.

Je pense aussi à «Laisser venir à moi les petits enfants» et son corollaire «Si vous ne devenez pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux». Moi, philosophe, je ne me sens pas comme un enfant intellectuellement parlant. Ai-je alors les bonnes attitudes? J’essaie de ne pas oublier de me poser ces questions. Les Évangiles sont déstabilisants, mais ils ne sont pas seulement là pour nous faire plaisir et cela évite de nous reposer!

Pourquoi ont-elles été vidées de leur sens initial?  

Ces expressions sont victimes de leur succès. Avec le temps, elles ont acquis une autonomie. Elles sont devenues des expressions toutes faites, une sorte de prêt-à-penser, qui ne donne plus à réfléchir. Mais, elles n’en sont pas pour autant tombées dans l’oubli.  Parce que Jésus – ou les rédacteurs des Évangiles – était très bon pour inventer des histoires brèves et frappantes, des expressions chocs. C’est le cas des paraboles du bon Samaritain ou du fils prodigue. En ce sens, elles ont une forme d’universalité.

Quel est l’objectif de ce petit dictionnaire?  

Ce n’est pas vraiment un «dictionnaire»: les «paroles d’Évangiles» présentées ne sont pas classées par ordre alphabétique. Je les ai, autant que possible, présentées dans l’ordre chronologique, de façon à ce que cela constitue une sorte de «vie de Jésus». Sur le fond, je constate que mes étudiants constituent la première génération majoritairement coupée de toute culture chrétienne. C’est un fait générationnel. Lorsque j’avais vingt ans, il y a avait une forme d’antichristianisme virulent, mais au moins, les gens qui critiquaient le christianisme le connaissaient un peu. Tout cela a fait place à l’indifférence et l’ignorance. Autour de moi, même les «bouffeurs de curé» usent d’expressions telles que «semer la zizanie», ou «rendre à César ce qui appartient à César», sans en connaître l’origine.

J’ai trouvé, avec ces expressions, une prise dans le monde contemporain pour expliquer aux gens ce qu’est le christianisme, mais aussi pour annoncer ma foi. Ce livre ne s’adresse pas aux chrétiens savants, je ne fais pas de l’exégèse. Il s’adresse plutôt aux chrétiens qui paradoxalement ne sont pas familiers des Évangiles, et aussi aux personnes qui ne connaissent pas les Évangiles. Je voudrais les inviter, de façon un peu ludique, à se plonger dans ces textes que je trouve merveilleux.

Pourquoi vous êtes-vous limité au Nouveau Testament?

Parce que le livre aurait été beaucoup trop long, si j’avais aussi parlé de l’Ancien Testament, et que les Évangiles sont au cœur de la révélation chrétienne. Dans ce livre, je ne fais pas l’histoire savante de ces expressions. Certaines d’entre elles sont mises dans la bouche de Jésus, d’autres sont des dictons qui relèvent de la culture de l’Orient d’antan ou sont tirés de l’Ancien Testament, communes aux juifs et aux chrétiens, comme «L’homme ne vit pas que de pain», que Jésus reprend au Deutéronome. Je les situe dans le contexte textuel de leur apparition en essayant de leur redonner de la saveur.

Une saveur qui passe notamment par l’humour.

La théologie et même le christianisme sont souvent considérés comme austères, privés du rire franc et simple qui est l’index de la joie, notion centrale chez les chrétiens. Pourtant, dans la Première Épître aux Corinthiens, on lit que «Dieu aime celui qui donne dans la joie» ou «en riant». J’essaie de vivre un christianisme joyeux, c’est aussi ce que j’ai envie de transmettre.

Pourquoi alors recourir à la philosophie pour appuyer vos propos, une matière pourtant bien sérieuse?

D’abord parce que la philosophie c’est mon métier, je lis aussi dans cette optique les Évangiles. Les grandes questions existentielles des humains, les questions morales au sens de «ce qui concerne les mœurs», nos façons d’agir, sont autant traitées par les philosophes que dans les Évangiles. En ce sens, il y a dans ces textes une philosophie. Dans les premiers siècles du christianisme, on décernait d’ailleurs le titre de «philosophe» à Jésus. Pour moi, les réponses qu’il a données sur les questions fondamentales de l’existence sont les plus abouties. Ainsi, «La vérité vous rendra libres» (Jean 8,32), qui est une thèse de philosophe à elle seule, véhicule une conception de la liberté différente de celle que nous nous faisons spontanément aujourd’hui: la liberté accomplie, ce n’est pas la capacité à faire n’importe quoi, c’est une adhésion réfléchie et consciente au vrai ou au bien.

Mais en général, la philosophie use de concepts, qui demandent une capacité d’abstraction complexe. Jésus, lui,  recourt aux paraboles et aux images pour s’adresser à tout le monde. Notre rapport à l’image est plus facile, on préfère de belles images à la froideur des concepts.

Selon Platon, le passage d’une tradition orale à l’écriture l’appauvrit. C’est ce qui s’est passé avec ces expressions familières?

En ce sens oui. Nous maîtrisons notre parole, mais non l’écriture qui fixe et pétrifie, circule sans contrôle, pense Platon. Bien sûr, la parole est davantage vivante. Mais l’écriture reste pourtant le moyen le plus efficace de contenir, conserver la parole de Jésus, sans qu’elle risque d’être corrompue par la tradition orale.

Reste qu’il ne faut pas oublier que le christianisme est fondamentalement une religion de la parole (et même de la Parole). C’est le sens du premier verset de l’Évangile de Jean: «Au commencement était le logos», mot grec complexe que l’on peut traduire par «parole» ou «verbe». D’où l’importance, dans les assemblées chrétiennes, de la proclamation orale de la «Parole de Dieu».

Ces expressions dont on a oublié le sens

«Semer la zizanie», Mt 13, 24-30 : est tiré de la parabole «Le bon grain de l’ivraie» qui précise que seul Dieu peut séparer le bien du mal, renvoyant au tri entre le bon grain et les mauvaises herbes au moment de la moisson et donc du Jugement dernier. En grec et en latin, l’ivraie, la mauvaise herbe, se dit «zizanion», «zizania».

«Regarder par le Judas» Mt 26, 14-16 : Judas était l’un des douze apôtres de Jésus, celui qui l’a trahi et livré aux Romains. Il est donc devenu le symbole de la traîtrise,  et de là synonyme d’espion, d’où le nom donné aujourd’hui à la petite ouverture percée dans la porte permettant d’observer ce qui se passe sur le palier.

«Ne pas changer d’un iota», Mt 5, 17-20 : l’iota est l’équivalent du «i», neuvième et plus petite lettre de l’alphabet grec, il s’agit d’une chose de faible importance. Dans les textes, Jésus préconise de garder l’intégralité, jusque dans les moindres détails, de la Loi juive, précisant que l’Évangile ne la remet pas en cause. En même temps, il critique ceux qui l’appliquent à la lettre. Il entend donc par là qu’il faut conserver l’esprit d’une loi pour l’appliquer correctement.

«Le bon Samaritain», Lc 10, 25-27 : les Samaritains étaient des personnes méprisées à l’époque de Jésus. Dans le récit, c’est pourtant l’un d’eux qui vient au secours de l’homme resté sur le bas-côté, alors même que personne ne s’arrête. Le message est philanthropique, il parle de l’amour du prochain qui dépasse les intérêts personnels et les proximités entre les individus. Aujourd’hui, en Suisse, les cours de premiers secours on reprit l’appellation biblique.

«Prêcher dans le désert»: Jean 1, 19-23 ; Mt 3, 1-6 : si aujourd’hui cela revient à parler dans le vide, sans être écouté ou entendu, à l’origine c’est tout l’inverse. Dans la Bible, le désert n’est pas pris sous son aspect aride et vide, mais bien comme le lieu de la révélation. Ainsi, des paroles prophétiques y sont donc déclamées devant des foules.