Les couleurs du paradis

© Max Idje
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«Divine chromatie» de Philippe Fretz.
© Max Idje

Les couleurs du paradis

14 novembre 2019
Dans ses deux expositions «Divine chromatie» et «Jérusalem», le peintre genevois Philippe Fretz nous plonge dans les thématiques bibliques, jusqu’au mois de décembre.
Rencontre avec l’artiste.

Monumentale. Sur onze mètres de long et près de quatre mètres de haut, «Divine chromatie» embarque le spectateur dans un voyage de l’enfer au paradis en trente-trois toiles formant un mur d’images. Le coup de pinceau est signé Philippe Fretz, et le sujet s’inspire de la «Divine comédie» de Dante. L’œuvre est à découvrir jusqu’au 7 décembre à la Halle Nord à Genève.  

Les yeux du visiteur se perdent sur un jeu d’échelles verdoyant. À gauche, il y a l’enfer, à droite le purgatoire et au centre le paradis, reliés par des allées dallées, des escaliers en colimaçon, des ponts et des tunnels. Au fil des saynètes en terrasse, on croise des musiciens, des créatures fantasmagoriques, des anges, une fillette à bicyclette et le Christ en croix. Et puis en haut à gauche, il y a le golfeur, en plein swing. C’est Dante, bientôt rejoint par son caddie, Virgile. Les deux poètes se promènent sur la toile, sous le regard protecteur de Béatrice, représentée sous les traits de la femme de l’artiste.

Paradis terrestre

Cette partie de golf géante symbolise le récit du voyage de Dante dans l’au-delà, de la forêt obscure à la clairière nouvelle. Mais ici, elle prend place dans le paysage genevois. Si les références au poème médiéval restent récurrentes, nul besoin de l’avoir lu pour entrer dans la toile résolument ancrée dans le présent. «Le chemin vers le paradis traverse d’abord l’enfer. Il y a un passage par une tragédie assumée. C’est toute la force du message chrétien: nos blessures sont prises en compte, elles sont notre matière première», explique Philippe Fretz citant à ce titre le verset biblique «Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance» (Jean 12, 24). Pour l’artiste, la «Divine comédie» décrit l’épaisseur du présent, fait à la fois de mort, de traversées et de lumière.

«Le rôle central de la lumière m’a fasciné dans ce poème. Elle est la source créatrice qui contient la diversité du monde. Et c’est à travers le prisme de la lumière blanche, faite des couleurs primaires, qu’il est appréhendé», lâche Philippe Fretz qui n’a de cesse de jouer avec les teintes sur sa toile. La lumière divine irradie l’univers depuis le centre, le paradis.

Lumière sur le quotidien

À y regarder de plus près, on trouve d’ailleurs une représentation de la Halle Nord, lieu de l’exposition. Mise en abyme, c’est surtout pour le peintre une mise en scène d’un paradis ici et maintenant et d’un désir de vivre-ensemble, essentiel à l’artiste.

L’élément fait écho à «Jérusalem», la seconde exposition du peintre qui se donne au Salon vert à Carouge jusqu’au 23 novembre. L’artiste y représente la Cité céleste, inspirée par le récit de l’Apocalypse. «La ville descend du ciel. À l’image d’un Dieu qui descend vers l’homme et pas l’inverse», explique Philippe Fretz. Les douze portes de la ville ne pouvaient alors être représentées autrement que par des réalités terrestres: «Se laver, manger… J’y peins douze gestes du quotidien. Le paradis est représenté dans un rapport au présent.» Un présent interrogé par l’artiste qui invite le visiteur à faire de même, selon sa sensibilité. «Cette œuvre est populaire et méditative. Chacun peut projeter son univers sur cet immense plateau de jeu.»

Les couleurs de la foi

«Divine chromatie» est un lieu d’exploration, à l’image de la foi de l’artiste. «C’est un lieu d’échange, de questionnement sans cesse renouvelé. Si la religion relie, elle est aussi sans cesse rebrassée pour devenir quelque chose de vivant. Mon art participe à cet effort.»

Aujourd’hui, «c’est la radicalité du Christ qui me touche. Il vit une liberté presque incompréhensible et incommensurable.» Comme Dante, Philippe Fretz s’est lui aussi embarqué dans un voyage à travers le christianisme. Protestant de baptême, ses parents sont les héritiers d’une «vision stricte et triste» de la religion. Tout change lorsque la famille rejoint l’Église évangélique de l’Abri à Huémoz, dans le canton de Vaud, née en pleine période hippie. Au fil de ses voyages autour du monde, Philippe Fretz fréquente les protestants de France, touché par une histoire marquée par la résistance, une Église épiscopale aux États-Unis, avant de revenir sur ses terres natales. De l’Église anglicane, il passe alors chez les catholiques.  Sensible au travail social mené auprès des jeunes, il participe à l’enseignement du catéchisme. Cet œcuménisme au sein de son existence, Philippe Fretz y est attaché. «Le désir de communion et d’unité m’habite. En tant que chrétiens, nous sommes tous dans le même bateau. Le Christ nous rassemble, et chacun vit cette relation selon sa sensibilité.» Tout comme son œuvre inclusive et laissée à la libre interprétation de chacun.

Infos pratiques

Deux expositions:

- «Divine chromatie», jusqu’au 7 décembre, Halle Nord, Genève. Présence de l’artiste le 30 novembre et le 7 décembre et sur rendez-vous. Visite guidée les 16 et 30 novembre à 17h avec l’artiste et le 6 décembre à 18h, par Jacques Siron à la lampe de poche «Codex Dante Fretz».

- «Jérusalem», jusqu’au 23 novembre, du mardi au vendredi 13h-18h, samedi 13h-17h et sur rendez-vous. Le Salon Vert, Carouge, Genève.

Un livre:

- «Divine chromatie», Philippe Fretz, textes de Fabrice Hadjada, Didier Ottavini et Stéphanie Lugon, Editions art & fiction.