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«Une confrontation entre des convictions religieuses, des sensibilités politiques, des enjeux géopolitiques»

 
7 min de lecture
Interview
Les mutations du tourisme religieux concernent aussi le monde arabe, frappé par l’intensification des voyages, des transformations du sacré et les conflits récents. Explications avec Katia Boissevain.

Katia Boissevain est anthropologue, chercheure au CNRS, ancienne directrice de l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) à Tunis de 2021 à 2025 et rattachée au laboratoire IDEAS, au sein de la Maison méditerranéenne des sciences de l’Homme (MMSH), une composante d’Aix-Marseille Université. Elle a notamment coordonné un dossier intitulé Tourisme religieux pour la Découverte (Mondes arabes, cahiers 6, 2024/2) avec l’historienne Norig Neveu (CNRS, IREMAM). 

En quoi le tourisme religieux dans le monde arabe est-il touché par les mutations globales du tourisme?
KATIA BOISSEVAIN Je ne sais pas si l’on peut vraiment parler de surtourisme, mais il est certain que la multiplication de la disponibilité des voyages, la baisse relative du coût des trajets en avion sur les vingt dernières années a permis une plus grande accessibilité au voyage, et des pratiques touristiques accrues, notamment religieuse. Il y a une ambivalence du terme «tourisme religieux», qui assimile tourisme et pèlerinage, car c’est toujours un équilibre et une dynamique entre les deux qui se joue. Un grand changement pour les musulmans est que là où, par le passé, le pèlerinage à La Mecque se faisait une fois dans une vie (à condition que la personne en ait les moyens financiers et physiques), il est fréquent, aujourd’hui, que certains, notamment les plus aisés, y aillent plusieurs fois au cours d’une existence (qu’il s’agisse du Hajj, le grand pèlerinage qui ne peut être fait qu’à une période de l’année ou la Omra, qui peut être pratiqué en tout temps, NDLR). Ce changement de fréquence en change aussi l’expérience.

Par ailleurs, les pèlerinages chrétiens et musulmans sont également des enjeux politiques en Jordanie, où le royaume chérifien effectue depuis le XIXe siècle un véritable travail institutionnel qui a recomposé les topographies sacrées et a pour effet contemporain un développement des pèlerinages et du tourisme religieux, y compris chrétien (et arabe).

Notre dossier montre que les pèlerinages et le tourisme religieux ne sont pas des phénomènes spontanés mais sont institutionnalisés et impliquent tout un travail de différents acteurs (selon les pays: ministère des affaires religieuses, du tourisme, opérateurs proposant des tours, chaînes d’hôtelleries…, NDLR).

Quelle est la spécificité de ce tourisme? Le besoin de se rendre sur les lieux saints?
Sur le plan anthropologique, le tourisme religieux musulman ne connaît pas de différence majeure par rapport à son équivalent catholique: il s’agit d’un déplacement rituel dans l’espace pour se rapprocher d’un lieu considéré plus sacré qu’un autre voire que tous les autres (le Vatican pour les catholiques, La Mecque pour les musulmans ou Jérusalem pour les fidèles des trois monothéismes). Même si, pour les musulmans, l’ensemble de la surface de la terre est sacré, certains lieux le sont plus par leur histoire ou par l’inhumation d’une personne «sainte». En ce sens, les Juifs du Maghreb, les catholiques européens, les musulmans partagent un rapport semblable au sacré. Une différence importante se loge cependant, pour les musulmans, dans le fait qu’il existe une tension entre la visite aux sanctuaires de saints musulmans (tel que Sidi Ahmed Tijani à Fès, Si Ahmed el Badawi à Tanta ou Abdel Qader el Jilâni à Bagdad) et le pèlerinage à La Mecque.

En effet, les visites aux sanctuaires sont déconsidérées par un islam réformiste, né au XIXe siècle et qui s’est développé au cours du XXe siècle. Pour le wahhabisme, par exemple, seul le pèlerinage à La Mecque est licite. De nombreux musulmans intègrent cette idée qui devient une norme. Les visites pieuses aux saints sont de plus en plus vues comme questionnables, car elles impliquent la vénération d’une personne humaine alors que le dogme exige la seule adoration de Dieu. Cette hiérarchie a des effets sur le pèlerinage à La Mecque puisque certaines stations se référaient à des saints ou à des membres de la famille du Prophète Mohamed. Aujourd’hui, la vision wahhabite est renforcée par les nécessités logistiques de gestion des flux et les pèlerins sont houspillés par des gardiens de manière pressante pour qu’ils (et elles) ne s’attardent pas dans certains lieux. Autre phénomène, les anciennes routes terrestres puis maritimes pour le pèlerinage à La Mecque, qui incluaient la visite de nombreux centres religieux dans divers pays, ont été supplantées par les routes aériennes. Il ne reste aujourd’hui que certaines compagnies touristiques qui proposent des «package tours» avec un arrêt à Jérusalem en chemin pour La Mecque. 

Les mutations de ce tourisme impactent donc directement la pratique religieuse, «le croire en lui-même» comme vous le soulignez dans le dossier de Mondes arabes (page 8)? Que ramène-t-on d’un pèlerinage aujourd’hui?
Oui, la question du rapport aux lieux saints en constitue l’exemple principal. Mais la rapidité, le rythme du voyage provoquent aussi une moindre imprégnation. On fait moins cas de la possibilité de toucher les tombes, les tissus, le rapport au corps est nécessairement différent. Vous me demandiez ce que l’on ramène d’un pèlerinage: à la fois un sentiment d’épreuve et d’apaisement. Dans les discours, ce sont l’effort et le soulagement qui reviennent, ainsi que le sentiment d’avoir rempli un devoir. Au retour de La Mecque, on ramène aussi un statut réhaussé. 

Ces voyages sont-ils aussi des temps de brassage religieux? Ou bien y va-t-on en communauté?
Les choses sont différentes à La Mecque ou ailleurs. Certaines personnes se rendent en groupe à La Mecque, mais aussi en famille ou entre amis. C’est aussi très encadré d’un point de vue national. On se mélange à d’autres, oui, mais à la marge. Pakistanais, Indonésiens, Marocains, Français ou Tunisiens sont souvent logés entre eux, dans des hôtels qui leur sont quasi-réservés. Reste que les pèlerins découvrent ce brassage et cet universalisme musulman en voyant des gens de partout. Il peut y avoir des chocs, des prises de conscience qu’en dépit du message universaliste et égalitaire de l’islam, il peut y avoir des interactions racistes. La surpopulation contribue à des tensions accrues (Sylvia Chiffoleau nous explique dans son article qu’à partir de 2016, l’Arabie saoudite s’est préparée à pouvoir accueillir 30 millions de pèlerins par an pour la Omra, et 5,2 millions au moment du Hajj, NDLR). On comprend donc que le pèlerinage soit décrit comme une tension entre la recherche de la paix intérieure et la difficulté, l’épreuve de l’expérience.

L’ouvrage montre, dans l’une des recherches, la confrontation des enjeux locaux et internationaux dans le tourisme religieux à Jérusalem en particulier. Cette dynamique est-elle toujours à l’œuvre avec les conflits récents?
Oui, bien entendu. À Jérusalem, il me semble que les pèlerinages n’ont jamais totalement cessé, sauf pendant le Covid. Mais les guerres et conflits ont bien sûr un effet sur les visites religieuses. Pour les pèlerins, notamment arabes, chrétiens et musulmans, les contrôles n’en finissent pas. En 2026 d’ailleurs, pendant le ramadan, Israël a interdit l’accès au Dôme du rocher et à la mosquée d’el Aqsa. Beaucoup de musulmans se posent aussi la question de l’opportunité d’un pèlerinage à Jérusalem. Car pour se rendre sur les lieux, il faut nécessairement passer par Israël, ce qui est vu comme une compromission avec l’État colonisateur. D’autres, au contraire, estiment que ce devoir canonique est également un devoir de solidarité envers le peuple palestinien, comme le montrent les travaux d’Elsa Grugeon. Davantage que des enjeux locaux, il s’agit plus d’une confrontation entre des convictions religieuses et des sensibilités politiques, le tout pris dans des enjeux géopolitiques. 

Une image a choqué récemment: la violence d’un colon israélien frappant par surprise une religieuse catholique. Comment les conflits du moment au Moyen-Orient impactent ce tourisme religieux?
Ce coup porté à une sœur catholique est certainement symptomatique de la violence ambiante dans la société israélienne, particulièrement aujourd’hui. En ce qui concerne les guerres actuelles au Moyen-Orient, bien entendu elles influencent fortement les possibilités de déplacement, religieux ou non. Par exemple, les pèlerinages à Najaf et Kerbala (Irak) sont désertés et les infrastructures hôtelières accusent une baisse de 95%, autant dire un arrêt total. En Iran, certains lieux saints ont été bombardés par les Américains (la mosquée el Janeh d’Ispahan). En Cisjordanie, de nombreux sites religieux, qui sont des destinations de visites pieuses ou de pèlerinage, ont été détruits par des Israéliens au fil des ans. Par ailleurs, le tourisme religieux à Jérusalem semble avoir repris sensiblement lors de la Pâque 2026.