Aller au contenu principal
i
Lorenza Garcia Auteure d’ouvrages, de films et de CD sur la philosophie de vie du peuple diné

La Terre, considérée comme un être vivant

Christine Kristof-Lardet
28 juin 2026
 
4 min de lecture
Interview
Lorenza Garcia est une artiste et chercheuse qui a rencontré les Dinés, «le peuple» en langue navajo, il y a trente ans. Depuis, elle chemine à leurs côtés et a découvert le hózhó, principe de beauté et d’harmonie fondé sur le respect du Vivant.

Qui sont les Navajos?
LORENZA GARCIA Le peuple diné forme une communauté de plus de 380 000 personnes, répartie sur trois États de l’Ouest américain – l’Arizona, le Nouveau-Mexique et l’Utah –, reconnue comme nation souveraine avec son gouvernement, sa justice, son système éducatif… Les Dinés vivent sur leur territoire d’origine, réintégré en 1868 après le génocide, encadré par quatre montagnes sacrées qui fondent leur cosmogonie et leur vision du monde. L’arc entre terre et ciel formé par ces montagnes se retrouve dans la forme du hogan, leur habitat traditionnel en terre et bois, qui devient également, lors des cérémonies, l’espace de manifestation du monde invisible.

Quelle place les femmes tiennent-elles au sein de leur société?
La société navajo est une société matrilinéaire et matrimoniale. Lorsqu’un enfant vient au monde, il appartient au clan de la mère et est initié au lien à la Terre-Mère par le clan et la communauté. La femme occupe une place fondamentale parce qu’elle donne et préserve la vie, tout comme la Terre, qu’ils considèrent comme un être vivant. Il n’y a pas de dissociation entre la place et la fonction de la femme et celles de la Terre matricielle. Les femmes sont les piliers de la communauté et occupent des postes importants au sein des institutions. Elever leurs enfants au coeur des quatre montagnes leur a permis de maintenir le lien sacré avec la vie et de perdurer.

Quel rôle ont-elles joué dans la régénération de leur culture?
Dans mon film Le Chant qui guérit la terre, des femmes de différentes tribus amérindiennes témoignent des forces de réparation qu’elles ont déployées et d’une vision partagée de «lendemains sereins». Pour les Dinés, il existe une déité appelée «Femme changeante». Elle représente la mère suprême de tout ce qui donne vie en lien avec hózhó. Il y a une continuité entre «Femme changeante», qui insuffle aux Dinés la manière de générer l’harmonie, et les femmes, qui insuff lent la beauté pour le bien-vivre-ensemble. Les femmes transmettent leur histoire au quotidien, et non celle qui a été écrite à leur place. Ces peuples savent qui ils sont et aiment à dire: «Nous savons d’où nous venons!» La force de ces communautés est de s’enraciner dans leur histoire, celle de l’origine du monde, jusqu’à la 7e génération à venir.

Comment les cérémonies cont r i - buent-elles à préserver le lien à la nature et au sacré?
Les chants et les rituels sont essentiels. Ils nous ramènent à une fréquence vibratoire, en lien avec la Terre-Mère. Tout cela permet aux Dinés de tresser le lien entre tous les habitants de la Terre et le monde invisible. Jouer du tambour aide à se relier aux battements du coeur de la Terre-Mère et à vibrer avec les lois du Vivant, qui sont, pour eux, des enseignements: être attentif à ses pensées, avoir un bon langage, éviter le chaos en soi et autour de soi, être en lien avec la fonction des quatre directions, restaurer la beauté plutôt que de juger…

Quels sont les rituels pratiqués par les femmes?
La jeune fille pubère vit une cérémonie appelée «Kinaalda». Elle est invitée à courir vers l’est, le renouveau, et à intégrer par ce rituel son appartenance à la Terre-Mère et au Ciel-Père. Comme le veut la tradition, elle va apprendre des chants, à moudre les grains de maïs pour le gâteau de cérémonie qui sera cuit dans la terre, à se coiffer, à porter les bijoux de turquoise et d’argent et à en connaître les symboles. Ainsi, elle sera reconnue comme femme parmi les femmes dinés. Entrer dans la hutte de sudation, autre rituel, représente symboliquement le fait d’entrer dans le ventre de la Terre-Mère pour revivre les passages qui nous relient au début de la Création et se purifier en lien avec les éléments naturels et les grandes lois du Vivant.

Comment contribuer à la guérison de la Terre?
La vision des Amérindiens contribue à la guérison des êtres humains – et à celle de la Terre qu’ils considèrent comme blessée par nos comportements. Le monde occidental a hérité d’une croyance de séparation avec la Terre qui, si elle n’est pas consciente, peut générer un mal-être qui nous coupe du Vivant. Nous ne pourrons guérir notre propre blessure humaine qu’en prenant soin de la Terre, en créant de la beauté en nous et tout autour de nous, tel un devoir de mémoire. Nous sommes comme eux. Nous l’avons juste oublié.

Quel est votre rôle de transmission? 
«Quand tu rentres chez toi, dis-leur qui nous sommes!» m’a dit un hommemédicine.
En tant qu’artiste, j’ai créé une passerelle entre eux et nous. Avec leur permission, j’ai pu intégrer le précepte hózhó dans mes activités, mes films, ma musique. Une contribution pour apporter de la beauté sur Terre.

En savoir plus sur navajo-france.com