
Voir fleurir l’humanité chez les détenus
Quel a été votre parcours?
ÉRIC IMSENG: Je suis né dans une famille valaisanne athée mais ma grand-mère était une catholique pure et dure. J’ai d’abord été comédien et metteur en scène de théâtre, jusqu’à une expérience spirituelle à la suite de laquelle j’ai reçu l’appel de devenir pasteur. J’ai ensuite travaillé durant vingt ans comme pasteur de jeunesse pour l’Église évangélique libre de Genève, avant de rejoindre l’Église réformée. À la fin de mon stage diaconal, on m’a proposé à la fois un poste de catéchète dans la paroisse de Jussy et ce poste d’aumônier dans les prisons. Cela a été la découverte d’un ministère très enrichissant au niveau humain.
Combien de détenus avez-vous rencontrés?
Environ 800, de toute condition, nationalité, religion ou conviction. J’effectuais des visites deux ou trois fois par semaine, à Champ-Dollon et à La Brenaz. Un entretien durait trente à quarante-cinq minutes, parfois une heure. Le suivi pouvait se poursuivre sur trois semaines ou trois-quatre ans, le temps de la détention de la personne.
Quelle était votre mission?
Je participais aux célébrations oecuméniques données en plusieurs langues le dimanche matin et proposais des accompagnements spirituels. Là, il s’agissait clairement d’être en lien avec l’humanité de ces personnes, de nous connecter ensemble à quelque chose de plus profond. C’était avant tout une rencontre d’homme à homme. Et c’était beau de voir fleurir ou resurgir cette humanité, au fil des rencontres.
Quelle posture votre métier exige-t-il?
Une saine distance pour une généreuse présence. Les émotions sont aussi les bienvenues dans ces rencontres. Sans elles, il n’y a pas de véritable écoute. Maurice Bellet, un grand maître en la matière, parlait aussi d’une «oreille nue». Il s’agit d’appréhender la rencontre sans a priori, sans projet de convertir. C’est pratiquer une écoute sans jugement, mais non sans discernement, qui refuse d’exclure l’autre de mon intérêt et de sa valeur intrinsèque.
Comment s’est passée votre première fois en prison?
Je n’avais aucune idée de ce que cela signifie de se retrouver à l’intérieur d’un tel endroit. La prison est un monde volontairement clos qui ne se communique pas facilement. La première fois que j’ai vu deux détenus, j’ai été surpris de les trouver «normaux». Malgré leurs délits, ils restent avant tout des êtres humains.
Vous est-il arrivé d’avoir peur?
Grâce à la présence des agents de détention, je n’ai jamais eu peur en prison. Arrivant avec un message d’écoute, je n’étais pas non plus une menace pour les détenus.
Quelle est la réalité de la prison dans notre société?
La privation de liberté laisse une forme d’âpreté, un goût amer qui imprègne toute la vie des détenus. Inventée il y a deux siècles pour améliorer la vie des prisonniers, la détention restera sans doute toujours nécessaire pour les délits les plus graves, mais son bien-fondé se discute pour les délits mineurs. J’ai assisté à autant de réussites que de désastres.
Un livre-témoignage
Aujourd’hui à la retraite, Eric Imseng a écrit un livre-témoignage évoquant sous la forme d’un entretien avec lui-même ses années d’aumônier dans les prisons genevoises pour l’EPG. Un ouvrage de 112 pages destiné «à lever un pan sur ce qui peut se vivre en prison avec un aumônier et à changer également le regard porté sur les détenus». Le récit livre un aperçu de la vie derrière les barreaux et des anecdotes vécues. Lueurs au creux de l’ombre, entretiens avec un aumônier dans les prisons est paru aux Editions Vérone, Paris. Disponible en libraire ou sur internet.



