
« La solidarité, c’est un appel à prendre conscience de notre commune humanité »
Elle a la solidarité chevillée au corps. Celle qui revêt le rôle de pasteure et médiatrice de Point d’Appui, le service des Églises réformée et catholique vaudoises auprès des personnes migrantes, en parle comme d’un lieu de vie, de petites victoires et de joies, mais aussi de difficultés partagées qui blessent le cœur. Le quotidien de Diane Barraud-Astefan est rythmé par l’écoute, le soutien, l’accompagnement mais aussi les collaborations avec les associations et le dialogue avec les institutions. Et ça fait quinze ans que ça dure.
Chaque jour, elle entend des « récits vécus dans la chair, ils nous exposent sans fard les douleurs du monde dans toute leur brutalité ». Celle qui est devenue au fil du temps « la pasteure des migrants » sait qu’on ne s’endurcit pas face aux situations. Au contraire. « J’ai toujours autant de conviction et de plaisir. Mais je suis de plus en plus touchée par les personnes et leurs situations. A tel point que je me demande parfois si je vais réussir à les accompagner. Et ils ont besoin de nous », explique-t-elle. Alors, à tout juste 50 ans, Diane Barraud-Astefan a fait un choix. Poser sa candidature au Conseil synodal (exécutif) de l’Église réformée vaudoise, suivant la suggestion de deux collègues. Passer du terrain au gouvernement de l’Église a demandé plusieurs semaines de réflexions, qui ont porté ses fruits.
Un goût d’Évangile
Le 19 juin dernier, la candidate unique au poste vacant est élue à 40 voix sur 51 par le synode (organe délibérant). Elle a la victoire timide. Diane Barraud-Astefan n’est pas une personne exubérante. Mais elle est présente. Lorsqu’elle vous parle, elle ne détourne pas le regard. Dans ses yeux, on lit une douceur. Dans ses silences, elle vous fait une place. Parce que « Diane aime les gens ». Cette phrase écrite sur une carte ou prononcée lors d’un discours, elle ne sait plus, lui correspond. « C’est mon moteur, lâche-t-elle. Chaque personne est un monde à découvrir, à écouter, une source d’émerveillement, une source d’engagement », écrit-elle d’ailleurs dans sa lettre de candidature.
Dès le 1er septembre, elle sera donc conseillère synodale. Elle se réjouit de « se reconnecter à l’Église dans son ensemble ». Elle n’a pas de programme « parce que je ne fais pas de plans sur la comète ». Elle a une conviction : faire entendre à un autre niveau son souci de maintenir des lieux de solidarité, des lieux d’accueil fraternels réciproques, dans lesquels on goûte l’Évangile tous les jours. Il y a aussi une bonne dose de curiosité et de découverte. Une nouvelle étape donc, mais pas une reconversion. La pasteure réduira son temps de travail à Point d’Appui, mais pas question de lâcher.
La solidarité en héritage
Quelques jours à peine après son élection, Diane Barraud-Astefan est de retour aux fourneaux. Au 36 rue Saint-Martin à Lausanne, dans les locaux de Point d’Appui, c’est aussi la canicule et l’unique ventilateur sur pied dans la pièce n’y change rien. Mais la pasteure ne laisse rien paraître. En plein entretien, elle tape sur le clavier de son ordinateur sans même y décocher un regard. Elle écoute attentivement la femme qui lui fait face. 15h30, le rendez-vous se termine. La pasteure remballe ses affaires. Ses collègues poursuivent leurs entretiens à d’autres bureaux. Dans la cafétéria qui sert de lieu d’attente, une dizaine de personnes s’éventent. Le temps de se servir un peu d’eau et déjà nous grimpons l’escalier pour rejoindre son bureau. En haut des marches, elle s’excuse. Elle n’a pas eu le temps de ranger.
En pénétrant dans la pièce, en effet, chaque meuble est recouvert de piles de documents épars, témoins du travail entrepris dans ce lieu et du nombre de demandes. Elle nous confiera plus tard qu’il y a peut-être dans ce désordre un bout d’héritage maternel.
Et ce n’est pas le seul. Ce souci des plus vulnérables qu’elle porte en elle fait partie du bagage familial. Mais ça, elle l’a appris sur le tard. « Mes grands-parents maternels étaient tous deux des résistants et des communistes et ma grand-mère était juive. Leurs actions et leurs exils les ont amenés à se rencontrer en France où ils se sont mariés pendant la Seconde Guerre mondiale sous un faux nom » raconte-t-elle. En revanche, elle est arrivée à la solidarité par le christianisme. « La solidarité n’est pas une doctrine, c’est un appel à prendre conscience de notre commune humanité », affirme-t-elle.
Une foi en actes
Fille d’un journaliste lausannois et d’une mère réfugiée tchèque, elle n’est pourtant pas élevée dans la religion, plutôt considérée « pour les gens peu intelligents » lui disait sa mère. Enfant, elle se révolte déjà contre les injustices et les remarques adressées à sa mère. La religion, elle s’y frotte par l’intermédiaire d’amis. De fil en aiguille, elle prend des responsabilités au sein du groupe des jeunes de la paroisse et se passionne pour la Bible. Elle finit sur les bancs de la faculté de théologie puis en stage en paroisse, parce que ça lui plaît.
Le déclic a lieu pendant ses études de théologie, à la lecture de « L’éthique économique » d’Arthur Rich. « J’y comprends que la foi a un impact sur toutes les relations humaines et la vie en société. La Bible ne parle pas que de la relation entre Dieu et moi ». Ça la bouscule. A tel point, qu’en paroisse, elle s’interroge quant au rôle uniquement religieux que certains affublent au pasteur.
Elle traverse la frontière et s’engage à la Fraternité du Picoulet, à Paris. Une forme de centre social affilié à la Mission populaire évangélique de France. Elle y découvre un travail de terrain, la précarité, des solutions concrètes à trouver. Diane s’épanouit. Seul bémol : la laïcité à la française. Diane Barraud-Astefan préfère la cohabitation suisse. Coup de chance, un poste se libère à Point d’Appui. Elle y découvre une liberté de créativité. L’écoute active en fait partie. « Les personnes sont accaparées par des questions administratives. Evidemment que l’obtention d’un permis de séjour peut rapidement prendre toute la place. Mais le salut ne viendra pas de l’administration. Leur vie ne se résume pas à ce permis. Nous les aidons à prendre du recul, à trouver les ressources qu’ils ont en eux. On fait un peu de la maïeutique », explique Diane Barraud-Astefan.
La souffrance comme appel
Cela n’efface pas les tragédies. Parfois abattue, la pasteure n’a pourtant jamais pensé abandonner. « Les gens ont besoin d’interlocuteurs ». Portée par sa foi, elle l’est aussi par une évidence, celle de ne pas oublier celles et ceux qui sont sur le bord du chemin en souffrance. C’est un moteur, mais c’est aussi sa force. « Lorsque j’entends certains récits, ce sont les psaumes de lamentations qui résonnent en moi. Une plainte et une invitation à chercher des ressources ». En quinze ans, cette Bible qui la passionne prend chair dans les histoires singulières qu’elle voit défiler.
Et à partir du 1er septembre, le « dinosaure de Point d’Appui », comme elle le dit avec humour, entamera une nouvelle étape de sa route, avec le regard toujours porté sur le bas-côté.



