
David Le Breton: «Le silence est une plongée dans notre intériorité»
LV: Comment définissez-vous le silence?
DLB: Le silence, dans nos sociétés, c'est l'absence de langage et de bruit. C'est un moment de suspension du monde environnant et une plongée dans une intériorité où il n'y a aucun parasitage qui pourrait venir du langage ou de la présence sonore des autres. Mais ce qui s'oppose radicalement au silence, c’est le bruit, c'est-à-dire un son associé à une valeur négative.
Le bruit est ce qui fait violence en nous, ce qui vient nous perturber, nous arracher à toute quiétude. Le silence est intériorité. Et le bruit un arrachement contraint à soi-même.
Dans le christianisme, le silence est une règle de la vie monastique. Que cherchent les moniales et les moines en renonçant à parler?
Pour moi, la parole et le visage, par exemple, sont antinomiques avec un Dieu qui incarne l'infini. C'est pour cela qu'on ne peut jamais représenter le visage du Christ sans être dans une métaphore où l'image renvoie à quelque chose d'infiniment plus grand. La divinité est donc sans visage, et elle est aussi nécessairement sans parole, parce que Dieu incarne toutes les langues possibles du monde, il ne connait pas la coupure du langage.
Dès les débuts du christianisme, les Pères de l'Eglise ont insisté sur la faiblesse et l'impuissance du langage à rendre compte de Dieu. Au XVIe siècle, le grand mystique espagnol Jean de la Croix a écrit: «Le Père n'a qu'une parole, c'est son Verbe, et il l'a dit éternellement et dans un silence éternel. Et c'est dans le silence que l'âme entend.» Ces propos ont été repris par énormément de mystiques. Les temps de prière et de méditation se font en silence et permettent aux moines et moniales de se tourner entièrement vers Dieu, avec le sentiment que le fait de parler amoindrit la grandeur divine.
A partir du moment où la vie commune s'instaure dans les monastères, il a fallu effectivement établir une règle de la parole et du silence. La fameuse règle de saint Benoît (le fondateur de l’ordre des bénédictins et père du monachisme occidental ndlr.) a énormément limité l'usage de la parole, en la restreignant et en la ritualisant de façon très précise dans l’idée que le silence se suffit à lui-même.
Le silence est donc, pour ces croyantes et croyants, le moyen d'entrer en contact avec Dieu?
On peut penser que le silence est plus propice à exprimer la plénitude qui envahit l'homme ou la femme de foi puisqu’il court-circuite les limites de la langue. Dans la mesure où la parole est éminemment humaine, si on veut aller vers l’au-delà, vers le divin, il faut essayer au maximum d'éliminer les attributs humains qui sont justement les plus significatifs. La parole est trop restrictive pour dire le divin.
Et quelle place occupe le silence dans les autres monothéismes ?
Dans le judaïsme, il y a aussi une valorisation du silence pour entrer en contact avec le divin, mais on privilégie les cérémonies collectives où on loue Dieu avec la parole.
Et dans la tradition islamique, c’est le soufisme, la voie mystique de l’islam, qui valorise le silence. Par exemple, avec le dhikr, cette prière intime où on répète inlassablement des invocations sacrées. Cette forme de prière se retrouve aussi dans l'Église d'Orient avec l’hésychasme ou la prière de Jésus. Par cette pratique, la personne de foi avance dans le silence, mais en répétant intérieurement, inlassablement la même formule.
C’est une manière d’éliminer le parasitage de la parole commune au profit d’une parole silencieuse qui se donne tout entière à Dieu.
Dans les traditions orientales, on parle de la «voie du silence», une pratique spirituelle pour trouver la paix intérieure, est-ce le «même» silence que dans les monothéismes?
Non, pas du tout. Dans l’hindouisme et le bouddhisme, il y a des voies classiques comme le yoga qui permettent d'atteindre des formes de paix intérieure. Mais on trouve aussi des maîtres spirituels qui suivent une voie qui leur est propre. Ces hommes ou ces femmes peuvent, pendant des décennies ou pendant toute leur vie, ne pas dire un seul mot. Et parfois en Indes une foule immense vient les adorer et les regarder, leur seule présence est une prière.
Par rapport au silence dans les traditions orientales, j'ai aussi été frappé par la qualité du silence des maîtres des grandes disciplines, notamment japonaises. J’en ai fait l’expérience avec mon professeur de karaté quand j’étais jeune. Son enseignement était basé sur le silence et la démonstration des gestes, pour que la parole n’interfère pas avec l’action, et qu’on trouve la voie par soi-même, par l’exemple donné.
Aujourd'hui, des personnes qui ne se réclament d'aucune religion participent à des retraites silencieuses, chrétiennes ou bouddhistes, qu’est-ce que cela dit de notre société?
Ces personnes recherchent le silence en tant que tel, c'est-à-dire l'apaisement. Elles souhaitent retrouver une disponibilité envers le monde. Ce qui importe, pour ces hommes et ces femmes, c'est d'être dans une voie qui privilégie l'intériorité, indépendamment d’une religion en particulier.
Dans des sociétés extrêmement bruyantes et chaotiques comme les nôtres, ces retraites sont des manières de retrouver son centre de gravité, de parcourir une autre dimension du réel, en laissant de côté tous les bruits environnants.
Le silence est-il le seul moyen de retrouver cet apaisement?
Pour moi, il n'y a pas que les stages de silence. La marche permet également de retrouver cette présence au monde. Elle restaure ce qui a été détruit par nos sociétés contemporaines. C'est le retour à une conversation largement abimée par le smartphone, une façon aussi de se sentir à nouveau en contact avec son corps. On le voit bien sur les chemins de Compostelle où marchent des centaines de milliers de personnes par année.
Quand vous marchez vous retrouvez aussi le silence lié à l’environnement, comme la forêt, le désert, le bord de la mer. Dans tous les cas vous baignez dans le silence et cela vous ramène à vous-même, à vos sources personnelles.
David Le Breton, en bref
David Le Breton est professeur émérite de sociologie et d’anthropologie de l’Université de Strasbourg. Ses recherches portent notamment sur les représentations du corps humain. A travers des thématiques comme le silence, la douleur, la marche ou le voyage, David Le Breton mène une réflexion sur la sociologie du corps et la dimension symbolique de la relation que l’homme entretient à son propre corps.
Bibliographie sélective
- Du silence (Éditions Métailié, 1997)
- Éclats de voix. Une anthropologie des voix (Éditions Métailié, 2011)
- Marcher. Éloge des chemins de la lenteur (Éditions Métallié, 2012)
- L'Adieu au corps (Éditions Métallié, 2013)
- La fin de la conversation? La parole dans un société spectrale (Éditions Métallié, 2024)




