
Quand les protestants diffusaient des fake news sur les catholiques
Toujours disponible sur commande en librairie, ce livre a été présenté lors de sa sortie en 1836 comme le témoignage d'une jeune femme, Maria Monk, qui affirme avoir été religieuse au couvent de l'Hôtel-Dieu, à Montréal. Elle y décrit de prétendus abus sexuels sur des sœurs, des infanticides et d’autres atrocités commises à l’intérieur des murs.
Maria Monk raconte notamment avoir été contrainte de participer au meurtre d'une pensionnaire qui refusait de se soumettre aux désirs sexuels des prêtres. Les enfants issus des viols étaient étranglés à mort puis brûlés à la chaux, dans la cave du couvent.
Comportement turbulent
En réalité, si Maria Monk a réellement existé, elle n’a jamais mis les pieds dans ce couvent, comme l’a révélé plus tard sa propre mère. « Maria Monk n’avait même aucun lien avec les Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph, l'ordre dont elle se réclamait. Elle n'a donc pas pu être témoin ni vivre les événements qu'elle décrit dans son livre », affirme, interrogée par mail, l’une des rares expertes de cet ouvrage, Monica Najar, directrice du programme d'études sur les femmes, le genre et la sexualité à l’Université de Bethlehem, en Pennsylvanie.
Cependant, Maria Monk aurait intégré dans son histoire de petits détails sur son enfance qui étaient vrais. « Je ne sais pas si elle était capable de faire la distinction entre ses souvenirs et ce qu’elle disait lui être arrivé ensuite au couvent. En d’autres termes, était-elle malade ? », réfléchit Monica Najar. Enfant, Maria Monk aurait souffert d'un traumatisme crânien sévère qui aurait entraîné une instabilité psychologique. Dès la fin de l’adolescence, elle s’est livrée à la prostitution, avant d’être placée dans un établissement pour jeunes filles repenties, dont elle a été expulsée en raison d’un comportement trop turbulent.
Succès phénoménal
En fait, Maria Monk n’aurait pas écrit toute seule le livre qu’elle a signé. C’est lors d’un séjour dans un hospice que la jeune femme aurait raconté des anecdotes qui ont suscité l’intérêt d’un groupe de pasteurs anticatholiques. Ils y ont vu une occasion de convaincre les Américains de la menace du catholicisme, tout en faisant de l’argent. « Ils se sont emparés de son récit », souligne Monica Najar. Et ils l’auraient écrit en collaboration avec elle.
Dès sa publication, le livre s’arrache. Au cours des six premiers mois, il s’en écoule plus de 26'000 exemplaires. Avant le déclenchement de la guerre de Sécession en 1861, les 300 000 exemplaires sont atteints. Seul le célèbre roman abolitionniste « La Case de l’oncle Tom » aurait fait mieux à l’époque. Au total, sur plus d'un siècle, on estime que plus de dix millions d’exemplaires ont été vendus à travers le monde.
Un côté sulfureux
Le succès phénoménal et immédiat de l’ouvrage s’explique par son côté sulfureux, particulièrement choquant dans un pays réputé pour son puritanisme, et par un vif sentiment anti-catholique qui prévalait en ces temps-là dans la société américaine, suite à une vague d'immigration irlandaise et catholique. « Le livre a surfé sur une paranoïa collective », estime Monica Najar.
En même temps, ce brûlot a tout de suite inspiré de vives contre-réactions. Selon Monica Najar, il était « facile d’attaquer, de discréditer et de ridiculiser l’auteure » : « Les journaux à un penny se faisaient souvent un plaisir de publier de larges extraits du livre, avant de se moquer d’elle en la qualifiant de débauchée. »
Pot-aux-roses
Mais la supercherie a rapidement été découverte. Visés par un scandale d’une ampleur inédite, les responsables du couvent de l'Hôtel-Dieu à Montréal ont accepté d'ouvrir leurs portes à des journalistes et à des enquêteurs protestants indépendants. Ceux-ci ont constaté que la description des lieux qui était faite par Maria Monk dans ses Mémoires ne correspondait pas à la réalité. Le tunnel secret et les oubliettes qu’elle y mentionnait n’existaient pas.
Une fois démasquée, Maria Monk a mené une vie de misère et s’est éteinte à l’âge de 33 ans. De leur côté, l’éditeur et les pasteurs anti-catholiques qui avaient rédigé le livre n’auraient rien trouvé de mieux à faire que de se disputer pour les droits d’auteur.
Un précédent
Si l’affaire a provoqué une certaine indignation chez les protestants anglo-américains, quelques fondamentalistes de cette communauté ont persisté à défendre le livre, contribuant ainsi à entretenir le sentiment anticatholique. Aujourd’hui, l’ouvrage est considéré comme un sujet d'étude historique, mais il est largement tombé dans l’oubli. « Ce titre nous est inconnu », déclare ainsi Sabine Debenest, du service clientèle de la Maison de la Bible Suisse.
À noter qu’il y avait eu un précédent. En 1835, un récit autobiographique largement réarrangé, intitulé Six Months in a Convent (Six mois dans un couvent), a été publié sous la signature de Rebecca Reed. Ce livre à succès raconte comment les supérieures du cloître tentaient de manipuler les jeunes sœurs et les visiteurs masculins de confession protestante pour les forcer à se convertir au catholicisme.



