Aller au contenu principal
i
Le "Disque de Enheduana" à l'University of Pennsylvania Museum of Archaeology and Anthropology

Le premier poète connu était peut-être une prêtresse

7 septembre 2026
 
4 min de lecture
La première poésie revendiquée par un auteur est au nom d’une grande prêtresse sumérienne, Enheduana. Pour certains, cela suffit à faire d’elle le premier poète connu de l’Histoire. Explications.

Sur internet, on trouve un certain nombre d’articles disant que le premier poète connu était une femme : la grande prêtresse sumérienne Enheduana, une princesse de la dynastie d’Akkad qui a vécu au XXIIIe siècle avant Jésus-Christ, dans le sud de l’Irak actuel. Cette affirmation découle du fait que l’on a retrouvé deux hymnes datant de plus de 2000 ans où l’auteur parle à la première personne en se désignant comme Enheduana.

Mais la vérité est plus complexe. « S’il existe des preuves indiquant que la prêtresse Enheduana a bel et bien existé, les tablettes sur lesquelles sont gravés les hymnes en question lui sont postérieures de plus de deux cents ans », explique Anne-Caroline Rendu Loisel, maîtresse de conférences en assyriologie à la Faculté des sciences historiques de l’Université de Strasbourg. En fait, la tradition suméro-akkadienne a reconnu Enheduana après coup comme une poétesse renommée de langue sumérienne. « Il y a un chaînon manquant entre la période de son existence et ces éléments tardifs », résume l’experte. 

Version remaniée

« Les hymnes ont été gravés sur des tablettes qui ont été retrouvées essentiellement dans la ville de Nippour, où il y avait des écoles pour les scribes. On est parvenu à reconstituer leur programme scolaire. Et parmi les œuvres qu’ils devaient maîtriser avant de devenir prêtres ou occuper des fonctions importantes de l’élite sociale et intellectuelle figurent une dizaine de textes littéraires, dont une œuvre intitulée Hymnes aux temples où il est explicitement indiqué que c’est Enheduana qui l’a composée à partir de différentes traditions. » 

Détail important, cette œuvre comprend des anachronismes et des recompositions évidentes qui laissent penser qu’elle n’a pas été recopiée à l’identique : « Même si Enheduana en est peut-être effectivement l’auteure, le texte correspond à une réédition revue et augmentée par les générations de scribes qui l’ont suivie. »

Preuves tangibles

Les principales preuves de l’existence de la grande prêtresse sont des sceaux en forme de cylindre ayant appartenu à des personnes qui se présentent respectivement comme son coiffeur et son scribe, ainsi qu’un disque en albâtre sur lequel elle est représentée, avec une dédicace à son nom.

Ce que l’on sait, c’est qu’elle était la fille du roi Sargon d’Akkad et que son père l’avait placée grande prêtresse du Dieu-Lune dans la cité d'Ur, dans le sud de la Mésopotamie. C’était une charge importante au sein du clergé sumérien. En la plaçant dans ce rôle hiérarchique, il entendait vraisemblablement consolider son autorité sur le pays de Sumer, où il venait d’étendre son pouvoir. « C'était un acte à la fois politique et stratégique, parce que cela lui permettait d'inscrire la nouvelle dynastie akkadienne dans un paysage plutôt de tradition sumérienne », poursuit Anne-Caroline Rendu Loisel.

Élément de preuve

Un élément permet d’établir un lien entre la grande prêtresse dont on sait qu’elle a sans doute existé et la poétesse qu’elle aurait été. Dans l’un des hymnes où elle parle à la première personne – et qui est considéré comme l’une des plus belles compositions de la littérature sumérienne –, il est question d’une révolte qui correspond à un épisode de la vie de la grande prêtresse dont on peut penser qu’il est véridique.

Selon certains chercheurs, Enheduana aurait « enfanté » cet hymne qui sera récité dans les temples pendant les siècles qui vont suivre. Dans un autre hymne, Enheduana se présente comme compilatrice, et non comme auteure. « Mais le plus important n’est pas de savoir si elle a réellement rédigé ces textes littéraires, estime Anne-Caroline Rendu Loisel. C’est le fait que pour la population et les scribes suméro-akkadiens du début du deuxième millénaire avant Jésus-Christ, c'était le cas. » Quoi qu’il en soit, le fait qu’elle ait été honorée par les érudits de l'ancienne Mésopotamie et que son hymne L'Exaltation d'Inanna soit devenu une sorte de classique est remarquable.

Plusieurs vies

D’une certaine façon, Enheduana a vécu plusieurs vies. Tout d’abord grande prêtresse, puis auteure littéraire, elle a ressuscité au milieu du XXe siècle à la faveur des études de genre et des mouvements féministes. « Elle va alors représenter les grandes oubliées de l’Histoire », souligne Anne-Caroline Rendu Loisel.

De nos jours, Enheduana connaîtrait même une quatrième vie, avec sa réapparition dans les œuvres des poètes irakiens inspirés par le contexte d’instabilité qui règne dans le pays depuis la Première Guerre du Golfe. Certains lui rendent hommage en tant que représentante d'un passé illustre. « En ce sens, on peut dire que Enheduana est devenue une muse. »