
Une lecture homophobe d’un texte biblique se construit dans un contexte
Philippe Gilbert, Collaborateur scientifique au CIC
N’utilisez plus le terme «thérapies de conversion»! La recherche empirique menée durant trois ans par le CIC sur mandat de la Ville de Genève, de l’État de Genève et du Canton de Vaud dévoile au contraire un vaste continuum de pratiques «diffuses, informelles, souvent difficiles à identifier», allant de l’exorcisme à l’accompagnement pastoral en passant par les soins psycho-spirituels. Visant à modifier ou réprimer l’orientation affective et sexuelle ou l’identité de genre, elles ont toujours cours dans les cantons de Vaud et Genève, provoquant des «souffrances significatives». Pour cerner le phénomène, le CIC a réalisé des entretiens semi-dirigés, des échanges informels, des observations directes et conduit une ethnographie en ligne (à partir de plus de 70 vidéos et 30 podcasts) ainsi qu’une analyse documentaire approfondie.
Si aucun milieu religieux ou spirituel n’est épargné par ces pratiques à risque, les chrétiens (évangéliques, catholiques traditionnels/charismatiques) sont particulièrement concernés.
Quelle est l’origine des pratiques en question?
PHILIPPE GILBERT: La prise en charge de ces questions par des Églises chrétiennes date de la dépathologisation de l’homosexualité par le milieu psychiatrique aux États-Unis à la fin des années 1970. L’organisation Exodus International propose alors entre autres des programmes pour «soulager» des fidèles de leur orientation homosexuelle ou de leurs questionnements sur leur identité de genre. L’idée est de proposer un accompagnement à de possibles «pécheurs» pour qu’ils restent abstinents. C’est le projet du programme Living Waters (Torrents de vie) appliqué jusqu’à la fin des années 2010 en
Suisse romande.
La discrimination des personnes LGBTIQ+ est interdite par la loi, comment expliquer que certains milieux puissent proposer de tels programmes?
La condamnation des «pratiques homosexuelles» traverse l’histoire du christianisme. Les prises en charge dont le but est d’intervenir sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre se retrouvent davantage en contexte évangélique, catholique conservateur et charismatique. L’objectif n’est cependant – ou très peu - pas affiché comme tel. Il ne s’agit pas tant de «guérir» de l’homosexualité – le terme «thérapies de conversion» ne sont pas utilisés – que d’accompagner des personnes qui auraient une «identité blessée» (sous-entendu ici: une identité cisgenre et hétérosexuelle).
Que provoque ce détournement des termes?
Certaines personnes n’avaient pas conscience qu’elles subissaient ce genre de pratiques, qu’il s’agissait bien de tenter de modifier leur orientation sexuelle ou leur identité de genre.
Quelles sont les justifications théologiques et psychologiques?
L’homosexualité est réprouvée explicitement en s’appuyant sur une anthropologie biblique (la Genèse est mobilisée pour dire que la société ne peut se créer que par l’union d’un homme et d’une femme) et une condamnation des pratiques homosexuelles (sur la base de versets du Lévitique ou des Epîtres de Paul). Sur le plan psychologique, il y a le présupposé que chacun serait doté d’une «identité première», cisgenre et hétérosexuelle, et qu’un trauma ou un dysfonctionnement affectif aurait engendré une «orientation déviante». Dans tous les cas, une lecture discriminatoire envers l’homosexualité d’un texte biblique se construit dans un contexte. C’est parce que des valeurs sociétales conservatrices structurantes existent que les textes bibliques sont lus ainsi. Les valeurs vont orienter les croyances.
Quelles sont les perspectives?
Des recherches qualitatives et quantitatives couvrant l’ensemble de la Suisse restent nécessaires pour documenter ces pratiques dangereuses, qui engendrent des souffrances importantes. Les données quantitatives disponibles portent surtout sur les grandes villes alémaniques et des personnes en majorité sans confession et très formées. L’idéal serait une enquête en population générale, par exemple intégrée à l’Enquête suisse sur la santé de l’OFS ou des études longitudinales qui permettent de documenter les effets sur la santé mentale.
La recherche
«Thérapies de conversion. Pratiques visant à modifier ou réprimer l’orientation affective et sexuelle ou l’identité de genre en contexte religieux ou spirituel dans les cantons de Vaud et de Genève». Auteur·es: Dre Manéli Farahmand (dir.), Philippe Gilbert, Dr Mischa Piraud. Synthèse en ligne, rapport complet disponible auprès du CIC: cic-info.ch.





