«Nous ne faisons pas de l’évangélisation, mais de la politique»

François Bachmann, vice-président du Parti évangélique suisse.
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©Marie Destraz
François Bachmann, vice-président du Parti évangélique suisse.

«Nous ne faisons pas de l’évangélisation, mais de la politique»

20 février 2019
Alors que le Parti évangélique suisse (PEV) se lance dans la course aux élections fédérales du 20 octobre, l’année 2019 marque aussi son centenaire. François Bachmann, vice-président du PEV, revient sur un siècle d’engagement politique à la force des valeurs chrétiennes. Interview.

Le Parti évangélique suisse (PEV) fête ses cent ans cette année. Comment expliquez-vous qu’il soit toujours en vie?

La durabilité est un de nos maîtres-mots. Le PEV est né en 1919, dans un contexte d’après-guerre fait de tensions et de polarisations politiques. L’ambition était alors pour les fondateurs du parti de tendre vers un apaisement favorisant un dialogue, ligne que nous avons toujours gardée.

Nous devons aussi notre longévité au fait que nous avons été des précurseurs sur plusieurs questions. À l’époque, notre emblème était d’ailleurs le coq qui, du haut du clocher de l’église, voit plus loin et annonce l’orage qui approche. En 1919, notre premier combat a été de nous engager, avec d’autres, en faveur d’un jour de congé par semaine, le dimanche, pour tous et sans condition. Cela permettait de se retrouver, de se ressourcer, en famille, à l’église, dans la nature. En 1944 déjà, nous avons proposé de légiférer sur la protection des lacs et des rivières. La préservation de l’homme et de son environnement de façon durable a toujours été notre préoccupation. Nous sommes guidés par l’Évangile, message millénaire, il n’est donc pas étonnant que nous soyons centenaires!

Le PEV affiche clairement son appartenance chrétienne. Quelles sont les valeurs que vous prônez?

Depuis sa création, les membres du parti se laissent guider par les principes de l’Évangile dans les prises de position politiques sur les questions d’intérêt public. Les valeurs chrétiennes qui nous portent sont la justice, la dignité humaine, la durabilité, la solidarité, le respect de la Création. Nos membres comme nos électeurs, issus de toutes les classes sociales, s’y retrouvent, et notre électorat nous est resté fidèle. Notre travail politique est un appel: en tant que chrétiens, nous avons un devoir de nous insurger face à l’injustice.

Quels liens entretenez-vous avec l’Union démocratique fédérale (UDF)?

L’UDF est né d’une branche du PEV qui estimait que le parti n’était pas assez guidé par la Bible. Mais nous ne voulons pas instaurer une théocratie ni truffer nos prises de position de versets bibliques. L’UDF est plus à droite que le PEV, ses valeurs sont plus conservatrices que les nôtres. Nous ne partageons pas toutes leurs positions. Nous avons par exemple décidé de nous retirer de la Marche pour la vie (ndlr: manifestation anti-avortement) à Berne, qui ne permet plus de mener un débat public. Ce rassemblement ne permet plus aujourd’hui de mener un débat public, il s’agit uniquement de deux camps qui s’opposent, sous protection policière.

Avec 4600 membres, deux sièges au Conseil national et trente-sept sièges au sein des législatifs cantonaux, vous restez un parti minoritaire. Pourquoi le PEV ne parvient-il pas à percer?

Il y a plusieurs raisons. L’usage du scrutin proportionnel et l’émiettement actuel du centre desservent les petits partis, comme le nôtre, lors de la répartition des sièges suite à une élection. En nous apparentant à d’autres, comme le parti démocrate-chrétien, les Verts libéraux ou le parti bourgeois-démocrate, par exemple, nous pouvons faire valoir nos idées. Le défi est alors de ne pas diluer nos valeurs.

Votre nom de parti ne vous porte-t-il pas préjudice?

Nous n’avons aucune raison de changer de nom, nous y affichons clairement nos racines. Évidemment, cela implique sans cesse d’expliquer que nous ne sommes pas une Église, nous ne faisons pas de l’évangélisation, mais bien de la politique. Nos valeurs, nous les amenons dans nos propositions de loi et les débats en commission.

Le nombre d’évangéliques en Suisse est en pleine croissance, un phénomène qui vous est profitable?

Vos alliés ne sont pas toujours là où vous le pensez. Beaucoup d’évangéliques trouvent suspicieux que nous fassions de la politique, car ils estiment que c’est n’est pas ainsi que l’on sert le Seigneur. Pour ces frères et sœurs, seul compte le Royaume de Dieu. Mais si tout chrétien est tenu de prier pour les autorités, il est selon notre lecture aussi essentiel de voter et de s’engager, à son niveau; il y a peut-être un peu d’éducation civique à faire auprès des évangéliques. À mon avis, l’engagement de chrétien n’empêche pas l’engagement en politique, bien au contraire. Séparer les deux reviendrait à laisser une partie de soi à la porte en entrant dans un débat politique.

Le 20 octobre ont lieu les élections fédérales. Quels sont les grands axes de votre programme?

Notre programme se résume en quatre points. Nous nous engageons pour la lutte contre la traite et l’exploitation des êtres humains, car chacun a le droit à un travail et des conditions de vie dignes. En œuvrant pour un entrepreneuriat éthique, il s’agit de trouver des conditions-cadres permettant aux plus faibles et à la génération des plus de 50 ans de trouver leur place dans le marché du travail. Troisième point: mettre en place une véritable politique intergénérationnelle, s’agissant par exemple de modèles d’habitation modulables ou encore d’impliquer les plus âgés dans la garde des plus jeunes, ce qui serait intéressant tant au niveau économique qu’en termes de partage entre générations. Nous voulons aussi développer l’offre des soins palliatifs en tant qu’alternative à l’aide au suicide assisté.

Enfin, nous sommes en train de rédiger une charte des religions. Basée sur le respect de l’autre, la dignité humaine, l’équité entre homme et femme, la liberté de conscience et la transparence financière, elle constituerait une base commune en vue de la reconnaissance des communautés religieuses dans les cantons.