La reconnaissance passe par la formation

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La reconnaissance passe par la formation

19 juillet 2019
Dès le mois d’octobre, les responsables des communautés religieuses vaudoises en demande de reconnaissance fouleront les bancs de l’Université de Lausanne pour parfaire leur connaissance des institutions et du panorama religieux du canton. Une formation qui n’est pas du goût de tous.

Incollables sur le canton de Vaud, les responsables des communautés religieuses pourront bientôt s’en targuer. C’est du moins l’objectif visé par la formation «Communautés religieuses, pluralisme et enjeux de société» donnée dès le mois d’octobre à Lausanne. Mise sur pied par la Commission consultative en matière religieuse (CCMR) – présidée par le Département des institutions et de la sécurité sous l’égide de la conseillère d’État Béatrice Métraux – en collaboration avec la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Lausanne, la formation sera financée par le Canton et les participants. Le cursus axé sur la connaissance des institutions vaudoises, la diversité des traditions religieuses dans une société sécularisée et l’histoire de chacune des traditions demandant reconnaissance s’adresse principalement aux responsables des communautés religieuses en cours de reconnaissance, mais reste ouvert à tous. Si l’initiative fait l’unanimité auprès des intéressées, les Églises anglicane et catholique-chrétienne, la Fédération évangélique vaudoise et l’Union vaudoise des associations musulmanes, les premières craintes émergent.

À commencer par le nombre de participants présents pour le lancement du cours en octobre. Informées mi-juin de la création de la formation et avec un délai d’inscription fixé au 27 août, les communautés religieuses font déjà les frais des absences estivales et peinent à contacter de potentiels aspirants. Mais l’urgence ne devrait pas avoir raison de la formation. Et pour cause, celle-ci répond à une exigence légale. «Selon le règlement d’application de la loi sur la reconnaissance des communautés religieuses et sur les relations entre l’État et les communautés religieuses reconnues d’intérêt public, les communautés doivent notamment attester de leurs connaissances particulières en droit suisse et dans le domaine interreligieux. Il s’agit par exemple pour elles de démontrer la connaissance du paysage religieux du canton de Vaud, ainsi que les droits constitutionnels découlant de nos constitutions fédérales et cantonales», précise Éric Golaz, délégué du Conseil d’État aux affaires religieuses. Donc l’invitation ne se refuse pas, quels que soient les problèmes soulevés.

Tout reprendre à zéro

«Nous avons été prévenus de la mise sur pied de cette formation au mois de juin. Elle est déjà prête, les dates des cours sont fixées, les enseignants choisis et le délai d’inscription est impossible à tenir», lâche Christine Volet, coprésidente de la Fédération évangélique vaudoise (FEV), qui déplore que les destinataires n’aient pas été consultés en amont. «Il n’y a pas de reconnaissance de nos acquis. Pourtant, bon nombre de nos pasteurs ont suivi des études de théologie, vivent dans le canton de Vaud depuis longtemps ou y sont nés. Et nos membres sont en contact avec les autorités communales et milieux politiques locaux.» Alors que la formation s’intègre dans le processus de reconnaissance entamée par la FEV, Christine Volet s’interroge. «L’État a des attentes, c’est normal. Mais qu’il n’y ait qu’une seule voie et non plusieurs possibilités d’y répondre pour les communautés reste contraignant.» Pour autant, le contenu du cursus n’est pas remis en cause. La FEV salue notamment l’interactivité de la formation et tentera de proposer des participants.

De son côté, Pierre Gisel, membre de la CCMR et coresponsable de la formation l’assure: «Nous ne rendrons pas de compte à l’État sur le contenu des échanges. Quant à l’examen final, il évaluera les connaissances acquises durant la formation. Il ne s’agira pas de tendre à une homogénéisation des communautés, mais plutôt de titiller les membres sur certains sujets et cas concrets. Nous échangerons par exemple avec les évangéliques sur la question de l’homosexualité et de la primauté de la loi divine sur la loi civile. Au même titre, nous aborderons, avec les musulmans, la question de l’État de droit et de la pluralité religieuse. Mais il ne s’agira aucunement de leur dire ce que doit être l’islam européen.»

L’examen final ne saurait remettre en cause le processus de reconnaissance, mais sera plutôt l’occasion pour les communautés requérantes de s’interroger sur le maintien de leur démarche. Car l’enjeu est aussi politique, d’après Pierre Gisel: «Cette formation est une précaution prise en vue d’une facilitation de la reconnaissance des communautés. Rappelons qu’au terme du processus, chaque demande de reconnaissance fait l’objet d’un projet de loi soumis au Grand Conseil (législatif).»

Un premier stample

«Nous attendions une telle formation. Les responsables de nos communautés l’ont sollicitée, c’est donc très positif. Avec la certification, c’est une sorte de premier tampon apposé sur nos communautés en vue de la reconnaissance», déclare Sandrine Ruiz, présidente de l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM). Celle-ci projette d’y envoyer 4 à 5 participants, responsables laïcs de communautés, imams et membres engagés dans le monde associatif. Mais pour l’instant, pas un inscrit, la faute encore aux vacances scolaires. Mais pas seulement. Avec une formation étalée sur huit jeudis de 16h à 21h, certains intéressés ont tout simplement décliné l’offre, activité professionnelle oblige. Quant au financement, Sandrine Ruiz y voit là un test: les communautés sont-elles prêtes à investir pour former leurs responsables? Pour l’instant, c’est un oui.

Mais après l’arrêt de la formation des imams démarrée en 2017 à l’Université de Genève faute de participants et du manque de compétences linguistiques, la question de la langue revient sur le tapis. «Il est vrai que certains imams, comme ceux envoyés par la Turquie dans une communauté turque en Suisse pour cinq ans, ont au départ un niveau de langue A2 (connaissances de base). Pourront-ils suivre, en dépit de leur motivation, une telle formation sans solution linguistique envisagée?» Le règlement d’application de la loi sur la reconnaissance est clair, il demande que les responsables des communautés attestent de leur maîtrise du français.

Pas de lézard

Premiers à avoir entamer le processus de reconnaissance en se réunissant en fédération, les anglicans et les catholiques-chrétiens se réjouissent de la démarche. «Informer nos responsables des enjeux pratiques et normatifs relatifs à notre présence dans le canton de Vaud et comprendre les relations avec l’État est essentiel. Cela nous permettra de contribuer au mieux à la vie du canton et à ne pas rester à l’écart, chose que l’État souhaite vérifier et que j’estime normale vu que la reconnaissance nous offre par exemple un accès aux aumôneries des prisons et des hôpitaux», explique Christine Bloomfield, révérende de l’Église anglicane et curée de l’Église catholique-chrétienne à Lausanne.

Au mois d’octobre, les Églises historiques seront aussi en classe, les responsables de la formation souhaitant un groupe hétérogène. Une occasion de renforcer le dialogue interreligieux, trop souvent l’apanage des hauts responsables religieux. «Cette formation sera l’occasion de tisser des liens avec des acteurs du terrain», livre Line Dépraz, conseillère synodale de l’Église évangélique réformée vaudoise. Même volonté du côté catholique. «Le message religieux est indissociable de la communauté qui la porte et celle-ci l’est tout autant de la société», explique Béatrice Vaucher, déléguée au vicaire épiscopal de l’Église catholique romaine vaudoise. «Nous avons une expérience de vingt ans dans l’interreligieux à partager. Il est donc essentiel que nous soyons de la partie.»