«Non à la discrimination objective»

L’Eglise évangélique réformée de Suisse s’oppose à l’initiative «anti-burqa» soumise au peuple le 7 mars. / © iStock
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L’Eglise évangélique réformée de Suisse s’oppose à l’initiative «anti-burqa» soumise au peuple le 7 mars.
© iStock

«Non à la discrimination objective»

Matthias Wirz
22 février 2021
VOTATION
L’Église évangélique réformée de Suisse s’oppose à l’initiative «anti-burqa» soumise au peuple le 7 mars. Les précisions de sa présidente Rita Famos.

Le Conseil suisse des religions (CSR) s’est exprimé contre l’initiative fédérale visant l’interdiction de se dissimuler le visage. Cette mesure constitue une restriction disproportionnée de la liberté personnelle et de la liberté de religion. Le conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS) appuie cette position par des arguments réformés. Sa présidente, Rita Famos, s’en explique.

L’EERS rejette l’interdiction du voile parce qu’elle serait discriminante; les initiants par contre la demandent parce que le voile serait discriminant. Cet argument à double tranchant ne le rend-il pas problématique?
Rita Famos: Non, car la discrimination des membres d’une communauté en raison de certains aspects de leur pratique de la foi viole objectivement un droit humain. À l’inverse, l’affirmation selon laquelle les musulmanes voilées seraient dans chaque cas victimes d’une discrimination fondée sur le sexe représente une affirmation subjective sur ces femmes. Elle est d’ailleurs souvent énergiquement contestée par les femmes concernées. La déclaration selon laquelle la dissimulation du visage discriminerait les femmes musulmanes est en soi discriminatoire en raison de son caractère d’affirmation globale: elle ignore totalement les déclarations contraires des personnes concernées. Il y a une différence entre lutter contre une discrimination de la personne concernée, et prétendre au sujet de cette personne qu’elle serait victime d’une discrimination.

Vous parlez du respect qui est dû à tous, dans une société plurielle: jusqu’où va ce respect quand une position finit par apparaître comme une menace?
Le droit n’a pas pour objet ce qu’une personne perçoit comme une menace, mais ce qui constitue une menace objective. S’il en allait autrement, les opinions arbitraires des gens seraient érigées en lois, et cela, personne ne le veut. Mais ce qui est clair et va tout à fait dans le sens du Conseil de l’EERS, c’est qu’il faut combattre résolument les tendances radicales. Il existe en l’occurrence plusieurs mesures qui n’ont pas encore été épuisées en lien avec l’islam politique extrême: formation supérieure des imams en Suisse, centre de contact pour les femmes, application du droit suisse, qui interdit déjà la contrainte pour le port du voile. L’interdiction générale, qui ne touche que les plus vulnérables dans un système radical, en l’occurrence les femmes, n’aide malheureusement en rien à lutter contre l’islam extrémiste. On le voit malheureusement en France: une interdiction y existe depuis dix ans, mais elle n’a pas permis de contenir l’islam radical.

L’adoption de l’initiative impliquerait une contrainte faite aux femmes, qui seraient principalement concernées par la mesure d’interdiction, dites-vous en substance. Mais interdire le voile n’est-ce pas précisément libérer les femmes d’une tutelle dans leur communauté et dans la société?
Poser la question de cette manière présuppose un jugement non fondé sur la situation de la femme. Un tel jugement est discriminatoire: il ne se réfère pas aux déclarations des femmes concernées, mais en fait purement et simplement abstraction. On s’arroge ainsi le droit de définir ce que sont pour les autres la liberté et l’absence de liberté. Cela ne protège pas la liberté, mais encourage au contraire l’absence de liberté sous couvert de bonnes intentions. Cela dit, la société doit aussi avoir pour but de protéger les femmes qui se dissimulent le visage contre leur gré. Le problème est plus profond; il ne peut pas être résolu par une interdiction. Il faut pour cela de l’information, des centres de contact, des voisines attentives, la solidarité féminine, des mosquées ouvertes, des imams qui connaissent bien le droit et la tradition de la Suisse libérale et les soutiennent. J’espère que les musulmanes libérales qui s’engagent aujourd’hui résolument pour l’interdiction continueront de s’engager après la votation, quel qu’en soit le résultat, en faveur d’un islam ouvert et pour l’égalité entre femmes et hommes. Après la votation, je vais dans tous les cas chercher le dialogue avec les représentants musulmans au sein du CSR sur cette question. Nous nous sommes prononcés ensemble contre l’interdiction, et devrons aussi nous engager ensemble et activement en faveur de l’égalité. 

Après avoir pris position avec le CSR contre l’initiative, l’EERS ajoute des arguments réformés. Y a-t-il à vos yeux une véritable spécificité du point de vue protestant dans ce débat?
Pour le Conseil de l’EERS, il était important de souligner deux aspects du point de vue réformé: le Conseil ne se prononce pas en faveur du port du voile intégral. Celui-ci contredit la représentation biblique de l’être humain, qui voit en chaque humain l’image de Dieu et une personne qui échange de manière ouverte et d’égale à égale avec les autres. La société démocratique vit de personnes qui s’engagent dans un esprit d’ouverture et sans crainte dans le processus public de formation de l’opinion. Les réformés ont participé étroitement au développement de cet État libéral et le défendent.

Le positionnement politique des Églises leur a été reproché, en lien avec l’initiative sur les entreprises responsables débattue en automne 2020. Quelle est la limite que doit respecter une Église pour ses prises de position sur les objets de votation?
L’Église ne doit tenir compte que d’une chose: la Parole de Dieu, le message biblique que celle-ci annonce. La clausula Petri affirmant que les chrétiens doivent obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes (voir Actes 5, 29) est une référence supérieure pour les chrétiennes et les chrétiens.

C’est pourquoi je considère qu’il appartient à l’EERS, indépendamment des partis et des organisations de lobbying, de s’exprimer sur les questions sociales qui préoccupent ses membres. Ce sont parfois des sujets débattus dans le cadre d’une votation, ou parfois simplement des questions qui préoccupent les personnes indépendamment d’un débat politique. Les positions et les arguments de l’EERS doivent toujours être compris comme une contribution d’un point de vue réformé aux débats publics. Jamais comme une vérité ultime. Telle est la contribution réformée à une démocratie fonctionnelle, vivante, dans le sens de la déclaration paulinienne: «Examinez tout avec discernement, retenez ce qui est bon» (1 Thessaloniciens 5, 21). 

Lire la prise de position complète de l’EERS.

Comité interreligieux anti-burqa

Un groupe de cinq personnalités, composé notamment du pasteur réformé vaudois Shafique Keshavjee et de la journaliste musulmane Saïda Keller-Messahli, réagit à la position du CSR et se déclare favorable à l’interdiction de se dissimuler le visage. Il juge «indéfendable d’invoquer la liberté de religion – un droit fondamental – pour placer au-dessus de toute critique une pratique discriminatoire qui porte atteinte à un autre droit fondamental de la femme, celui du respect de sa dignité». «Il s’agit de ne pas reproduire en Suisse, sous prétexte de liberté de conscience, la discrimination que connaissent les femmes dans les pays musulmans», commente Shafique Keshavjee. Selon lui, cela conduirait à soutenir « un islam salafiste et politique» qui entend «utiliser nos lois pour faire avancer les siennes».